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<livre>
<titre>Nos sonates absurdes</titre>
<auteur>Bruno Poyet</auteur>
<dateModification>01/10/2010</dateModification>
<contenu>

	<section>
	<titre>Prologue</titre>
	<contenu>

		<division>
		<paragraphe>
		Sur le trottoir, devant l'hôpital, les menuisiers ont déplacé leurs outils.
		Planches mal équarries, coups de marteaux épars.
		Au long des grilles s'aligne leur ouvrage.
		Des caisses, avec un couvercle, cintré.
		Des cercueils.
		Pour la plupart petits.
		</paragraphe>
		<paragraphe>
		Chaque jour six enfants abandonnent leur grabat de sueur pour ces maigres demeures, bientôt ensevelies.
		Alentour, à Douala, le commerce s'anime.
		</paragraphe>
		</division>

		<division>
		<paragraphe>
		Le soleil perce sur Belledonne.
		Oppressé, Jean-Michel replie l'écran de son ordinateur.
		Face au parterre annuel des donateurs, en gage de bienvenue, il sera tenu de convaincre du <citation>bien</citation> répandu par l'association.
		</paragraphe>
		<paragraphe>
		Cambodge, Laos, Vietnam.
		Des photos d'écoles, de sourires, des missives enthousiastes, reconnaissantes, aux lointains parrains grenoblois, des budgets pérennes.
		Pures réussites.
		Indicibles satisfactions, morales et affectives.
		</paragraphe>
		<paragraphe>
		Cameroun.
		Un nerf plisse les lèvres du président.
		Un projet sans doute trop lourd pour la petite ONG.
		Erreur stratégique, sombre duperie, amère mésaventure, à enterrer, délicatement.
		Préserver la confiance, à n'importe quel coût.
		</paragraphe>
		<paragraphe>
		Quel <citation>retour sur investissement</citation> en esquisser pour l'auditoire&#160;?
		Deuxième année.
		Une fréquentation soutenue des centres de santé.
		Un bon avancement du chantier, qu'il conviendra bien entendu de terminer.
		Un encart optimiste publié par l'OMS (Organisation Mondiale de la Santé)&#160;: dans cette zone de l'Afrique la variole est désormais éradiquée.
		</paragraphe>
		</division>

		<division>
		<paragraphe>
		Françoise efface les reliefs de la fête.
		Au travers des baies vitrées suintent les dorures du parc.
		Arnaud, l'avant-dernier ex de sa cadette, est resté dormir.
		L'annonce d'un poste d'expatrié d'un groupe pétrolier l'envoûte.
		Extraordinaire premier entretien.
		Mission sensible, présence de la France, sécurisation de ses apports en énergie, revenus confortables, villa, véhicule et personnel à Yaoundé, déplacements fréquents, avantages fiscaux.
		L'aventure.
		A son sens.
		</paragraphe>
		<paragraphe>
		Françoise souhaitait lui présenter son fils Christophe, qui a séjourné avec sa femme au cœur du pays Bassa, et Prosper, l'authentique Africain, débarqué parmi leurs bagages.
		</paragraphe>
		<paragraphe>
		D'autres invités savouraient l'échange.
		Des proches, de toujours, d'avenir.
		Heures suaves de partage.
		</paragraphe>
		<paragraphe>
		Le soir une amie de Christophe et de Prosper, connue au Cameroun, les a rejoints.
		Après le dîner ils sont partis tous les trois.
		Trop tôt.
		Françoise aurait aimé les choyer encore, les garder pour la nuit.
		Mièvre spectacle que la chair de ces jeunes hommes affolée par une prédatrice.
		</paragraphe>
		</division>

		<division>
		<paragraphe>
		A l'aube elle entrait.
		La porte joint mal.
		Une piqûre la nourrit chaque semaine.
		Le repas d'une goutte de sang pour élever en son sein ses enfants.
		Sa vie durera un mois, sans autre excès de gourmandise.
		</paragraphe>
		<paragraphe>
		Les hommes la baptisent <citation>sale bête</citation>, <citation>moustique</citation>, <citation>anophèle</citation> ou <citation>vecteur</citation>.
		Le dernier qu'elle a piqué quittait une fièvre.
		Pour son infortune, il l'a contaminée.
		Un parasite va vivre, se transformer en elle, s'accumuler dans ses glandes salivaires, la rendre redoutable et haïe.
		</paragraphe>
		<paragraphe>
		Aujourd'hui elle a faim.
		<i>Plasmodium falciparum</i>, l'intrus qui guette son festin, est le coupable de la forme la plus grave du paludisme.
		</paragraphe>
		</division>

		<division>
		<paragraphe>
		Prosper observe le Trocadéro.
		Son eau, ses marches, sa faune impalpable.
		Richard, l'ami d'enfance de son village, va le rejoindre ce matin.
		Une enveloppe, un passeur, le voyage, l'interminable attente cloîtrée dans un HLM sordide, le nécessaire de faux papiers, Paris.
		Quel rêve&#160;!
		</paragraphe>
		<paragraphe>
		Son sourire éclate.
		Prosper.
		Apprenti musicien, philosophe et conteur de l'Afrique, <citation>frère</citation> et <citation>cousin</citation> des banlieues, compagnon choyé d'une famille de Louveciennes.
		Depuis neuf mois en France.
		Dans un cocon chez Françoise, la débrouille ensuite.
		Une première altercation avec la préfecture pour irrégularité.
		Tous les mirages ne s'estompent-ils pas&#160;?
		</paragraphe>
		<paragraphe>
		Emotions d'hier.
		Le docteur Christophe, mais sans l'ange Cécile, retenue en Ariège.
		Complicité lentement recouvrée.
		Ambiance placide des Blancs.
		Puis ce bar nocturne, avec celle qu'il peindrait dans ses chansons comme la <citation>sorcière de l'amour</citation>.
		Son ami sur une dangereuse pente.
		Sa propre solitude.
		</paragraphe>
		<paragraphe>
		Dès son arrivée il préviendra Richard&#160;: c'est <citation>un peu</citation> difficile de perdre ses racines.
		</paragraphe>
		</division>

		<division>
		<paragraphe>
		Panique parmi tant de libellés en arabe.
		A gauche sous le courriel, le bouton <citation>envoyer</citation>.
		Le Hummer déjà ronronne dans l'allée.
		Chantal s'échappe du bureau.
		</paragraphe>
		<paragraphe>
		Depuis presque cinq mois, c'est la première fois qu'elle confie son aventure.
		A Cécile, l'être chéri entre tous.
		Des phrases sans élaboration, phonétiques, transcrites laborieusement.
		Impossible de détailler le système.
		L'agence qui pourvoie au Liban des familles aisées en jeunes-filles africaines francophones.
		Six journées et demie de travail par semaine, douze mois sur douze.
		Son passeport confisqué pendant trois ans.
		Un salaire versé uniquement à la fin.
		L'interdiction de sortir seule.
		Marché noir.
		</paragraphe>
		<paragraphe>
		Chantal a concentré sa patience sur l'essentiel.
		Les formules de politesse.
		La supplique de ne dévoiler sa fugue à personne, surtout pas à son oncle Jean-Louis.
		Son ambition de revenir au village avec le pécule nécessaire pour s'acheter une boutique.
		Une adresse postale à Jbail.
		L'impérieux besoin de son cœur d'échanger des nouvelles.
		</paragraphe>
		</division>

		<division>
		<paragraphe>
		La rosée danse sous les bourrasques obstinées.
		Cécile rêve.
		Éveillée.
		Seule parmi les pierres du moulin.
		Si elle avait accompagné hier Christophe, elle errerait à Louveciennes entre épaisseur du vieux luxe et tendresse confinée.
		Bibliothèques, boiseries, velours, gravures, bibelots, radiateurs en fonte, cheminées, lustres.
		Ne rien regretter.
		De longue date sa promesse était donnée de veiller ce samedi matin sur la conférence paroissiale.
		<citation>Parole de Blanc</citation>.
		</paragraphe>
		<paragraphe>
		Un frisson frôle son échine.
		Le gel s'installera sous peu.
		Comment imaginer cette sensation sous l'équateur&#160;?
		Par quelle magie notre planète recèle-t-elle des conditions d'existence si extrêmes&#160;?
		Où sont ce matin tous ses amis, offerts par le hasard&#160;?
		</paragraphe>
		<paragraphe>
		Avant de s'ébrouer, des songes encore.
		</paragraphe>
		</division>

	</contenu>
	</section>

	<section>
	<titre>1</titre>
	<contenu>

		<division>
		<paragraphe>
		Le médecin-chef paraît endormi.
		Encore un mot.
		Les paupières mi-closes, sa tête s'affaisse.
		Silence.
		Christophe s'incline, voudrait lui demander s'il se sent bien.
		Nouvelle phrase.
		Et puis plus rien.
		Son corps massif repose, le cou calé dans le fauteuil, le front irrigué de sueur, les pupilles dissimulées sous sa peau noire.
		Bribe à bribe, il égrène son discours de bienvenue.
		Cécile se mord la lèvre, partagée entre l'envie d'en finir, d'en sourire résolument ou de sombrer elle-même dans la torpeur.
		Pourtant leur hôte ne veille aucunement.
		Chaque syllabe se médite.
		Le cahot de son pays est <citation>un peu</citation> délicat à circonvenir.
		</paragraphe>
		<paragraphe>
		Accueillis pour deux ans, il serait vain de leur mentir, impropre de les décourager.
		</paragraphe>
		</division>

		<division>
		<paragraphe>
		Leur prédécesseur s'est enfui après un trimestre.
		Dès leurs premiers entretiens téléphoniques, Jean-Michel ne leur cache pas sa satisfaction d'associer un couple au projet, mieux armé pour appréhender l'isolement.
		Il cherchait un médecin, mais il s'empresse d'ajouter un poste sur mesure de <citation>logisticienne</citation>.
		Son enthousiasme rayonne.
		</paragraphe>
		<replique>
		Avec le nouveau centre de santé, l'état sanitaire de milliers de familles de villages reculés bénéficiera d'une amélioration prodigieuse.
		Après l'éducation, expérimentée avec succès depuis une quinzaine d'années, la santé devient pour notre association un axe majeur.
		</replique>
		<paragraphe>
		Dimension familiale de l'ONG, budget raisonnable, implication à deux sur le projet, zone tempérée de l'Afrique, désir d'évasion, ultime vague de craintes vaincue par le murmure d'une aïeule&#160;: <citation>le plus grand risque dans la vie c'est de ne rien risquer</citation>.
		Sitôt leurs visas obtenus et le carcan qui les enserre convenablement distendu, Cécile et Christophe s'envolent.
		</paragraphe>
		</division>

		<division>
		<paragraphe>
		Tout succès reposera sur leur engagement.
		Attentif, Jean-Michel les choie.
		Encouragements, soutien, vigilance.
		Le bilan de la première année, lorsqu'il le concentre sur leurs actions, apparaît honorable.
		</paragraphe>
		<paragraphe>
		Persévérer, braver des vagues de vicissitudes, tolérer la routine, ne jamais renoncer.
		Son ami Stéphane, membre de l'association, professeur de parasitologie à Lyon, lui suggère une mission, tout à la fois médicale et humanitaire, susceptible de les distraire.
		S'ils l'acceptent.
		</paragraphe>
		<paragraphe>
		Mariage d'intérêts, idée savoureuse&#160;!
		Mais seuls les fétiches ensorcelés disent l'avenir.
		Les innombrables nuits sombres du président jamais n'enterreraient ses regrets.
		</paragraphe>
		</division>

		<division>
		<paragraphe>
		Un crépuscule incandescent s'abîme sur les grands arbres.
		Son visage collé au carreau, le médecin-chef s'efface dans ses pensées.
		Tant de Blancs accourus au chevet de l'Afrique.
		Repartis bientôt.
		Panser, saigner, dépecer.
		Son œil brille.
		</paragraphe>
		</division>

			</contenu>
			</section>

			<section>
			<titre>2</titre>
			<contenu>

		<division>
		<paragraphe>
		Sur le parking de l'aéroport les premiers feux s'allument.
		Cécile regarde l'horloge du tableau de bord, nerveuse.
		Christophe achève sa lecture, éteint l'ordinateur.
		Le Paris-Douala s'est posé avec quatre heures de retard.
		Son dernier passager quitte la passerelle.
		</paragraphe>
		</division>

		<division>
		<paragraphe>
		Un ricanement torve barbouille la tronche graisseuse du douanier.
		Devant lui Carine a déballé ses effets.
		Il tripote, s'attarde sur les sous-vêtements, écarte les articles suspects, déballe, caresse.
		Son uniforme vert-gris lui permet tout, absolument.
		Sauf de la toucher.
		</paragraphe>
		<paragraphe>
		Consciente de son avantage, elle minaude, presse le bas de son ventre sur le comptoir, lisse une mèche de cheveux sur sa poitrine.
		Sensualité fraîche.
		L'homme ruisselle atrocement, rêverait de l'éventrer.
		</paragraphe>
		<replique>
		Les médicaments et le microscope sont pour un hôpital, je suis médecin.
		Cette boîte contient des kits de diagnostic du paludisme.
		Pour des enfants...
		</replique>
		<paragraphe>
		Il contemple sa bouche, sa langue, ses dents, sans l'entendre plaider.
		Les médicaments se revendent aisément.
		Il fait mine de trier, confisque, se détourne.
		Au suivant.
		</paragraphe>
		</division>

		<division>
		<paragraphe>
		Le Cameroun appelle davantage les affaires que le tourisme.
		Dans la foule, le couple repère sa visiteuse, bardée de bagages, féminine à souhait, déjà moite.
		Présentations, bises.
		Carine s'agace de sa mésaventure avec les autorités, triste échec de ses charmes.
		Ses hôtes entament les honneurs du pays.
		Son séjour l'immergera promptement dans un bain de corruption...
		Discours sans passion.
		Elle imaginait les <citation>humanitaires</citation> plus oniriques.
		</paragraphe>
		</division>

		<division>
		<paragraphe>
		Dehors l'obscurité.
		Une lueur mauve à l'occident, vers la mer.
		Bourdonnement des animaux.
		Chaleur, sans excès.
		Pick-up blanc aux couleurs de l'ONG.
		Ils s'installent à trois sur la banquette avant, bouclent leur ceinture, démarrent sans tarder.
		Cécile au milieu guette.
		</paragraphe>
		<replique>
		Peut-être aurions-nous du coucher en ville et rouler de jour...
		</replique>
		<paragraphe>
		La chaussée traverse un quartier miteux.
		Taudis, ateliers, feux, débarras, poussière, ordures.
		Puis tout disparaît.
		Long ruban d'asphalte, arbres, ombres, piétons, charrettes, déviations autour de larges trous.
		La route nationale à l'est rejoint Yaoundé en 180&#160;km.
		Causant mille morts par an.
		</paragraphe>
		<paragraphe>
		A mi-parcours une piste s'écarte vers le nord, s'enfonce dans la Sanaga maritime.
		La forêt partout, sous un ciel hurlant d'étoiles.
		Ils s'offrent des brochettes.
		Terre battue, lampions, musique, serveuse maigre, lueurs du grill sous la viande.
		Il reste environ une heure à parcourir.
		De l'avis des passagères, leur chauffeur conduit trop vite.
		</paragraphe>
		</division>

		<division>
		<paragraphe>
		Ils se racontent.
		Découvertes, premiers rires.
		</paragraphe>
		<replique>
		Notre logement est sommaire.
		Ni eau courante, ni électricité courante, ni téléphone.
		Il conviendra de tomber malade à tour de rôle.
		</replique>
		<replique>
		Jean-Michel m'a prévenue.
		J'espère que je ne vous dérangerai pas trop.
		Il voulait avant tout vous offrir un intermède.
		C'est la face cachée de la mission.
		</replique>
		<replique>
		C'est gentil de la part de la Fac de Lyon de financer une bonne œuvre et notre entrain.
		L'enquête a-t-elle un rapport avec ta thèse&#160;?
		</replique>
		<replique>
		Indirectement.
		Deux semaines de pause au soleil ça ne se refuse pas.
		Et puis, officiellement, l'enquête et la formation ont pour but d'aider les personnels médicaux à établir de meilleures prescriptions.
		Officieusement, je rapporterai à Stéphane ce que notre labo ne peut se procurer légalement&#160;: du sang parasité.
		</replique>
		<replique>
		Il t'a choisie pour ta discrétion&#160;?
		</replique>
		<replique>
		Stéphane chérit sa femme et ses enfants à Grenoble, mais vit la semaine à Lyon.
		Disons que je suis une étudiante avec laquelle il entretient une relation ambiguë...
		</replique>
		</division>

		<division>
		<paragraphe>
		Soudain une forme humaine frôle le véhicule.
		Christophe braque, aperçoit un barrage de police, freine.
		Les pneus glissent, interminablement, une herse se rapproche, disparaît sous le capot.
		Arrêt complet.
		Perforation évitée de justesse.
		</paragraphe>
		<paragraphe>
		Une mitraillette contre la vitre, hurlements.
		Un policier a failli être écrasé.
		Christophe sort, brandit ses papiers.
		L'altercation promet d'être longue.
		Cécile tente d'apaiser la frénésie.
		Elle raconte leur métier, leur maison, les multiples centres de santé.
		L'officier rugit encore, puis cesse.
		</paragraphe>
		<replique>
		Connaissez-vous mon cousin Martial à Botbéa&#160;?
		</replique>
		<replique>
		Le grand Martial&#160;?
		Bien sûr que je le connais, nous travaillons ensemble&#160;!
		Tu sais que c'est moi qui ai accouché sa fille cet hiver&#160;?
		</replique>
		<replique>
		Alors, tu es le docteur Christophe&#160;?
		C'est un peu extraordinaire...
		</replique>
		<paragraphe>
		Après cinq minutes, on les croirait indéfectibles.
		</paragraphe>
		<replique>
		Surtout, transmettez-lui mon bonjour&#160;!
		</replique>
		</division>

		<division>
		<paragraphe>
		Derniers kilomètres.
		Route défoncée.
		Le pick-up se gare au bout d'une allée.
		Quelques pas, un escalier, un long balcon.
		Dans le salon une moustiquaire au-dessus du canapé-lit apprêté.
		Carine abandonne ses affaires parmi des cartons.
		</paragraphe>
		<paragraphe>
		De la forêt millénaire parviennent bruissements et cris des singes.
		</paragraphe>
		</division>

	</contenu>
	</section>

	<section>
	<titre>3</titre>
	<contenu>

		<division>
		<paragraphe>
		Carine s'éveille, écoute, perçoit une odeur de grillé, s'étire, baille, écarte la moustiquaire, pose un pied sur le plancher, se redresse, ajuste sa chemise de nuit et ses cheveux, tire la porte.
		</paragraphe>
		<paragraphe>
		Une pelouse au-dessous, une grande cour encadrée de maisons de bois, d'un étage.
		Des toits de tôle verte.
		Au-delà la cime des arbres, des collines à perte de vue, de fines lignes de nuages.
		</paragraphe>
		<paragraphe>
		Chambre, salon, cuisine et salle de bains s'ouvrent en enfilade sur le balcon.
		Un filet à mailles serrées de toutes parts, une porte battante vers les marches, un barbecue, des étagères, une ribambelle de jerrycans.
		Contre la rambarde une table, quatre chaises autour.
		Christophe repousse son livre, dégage un bol pour l'invitée.
		Cécile émerge de la cuisine.
		</paragraphe>
		<replique>
		Café&#160;?
		Thé&#160;?
		Chocolat&#160;?
		</replique>
		</division>

		<division>
		<paragraphe>
		Au soleil affleurant, dans le souffle tiède, le petit-déjeuner.
		En France, les giboulées de mars, l'agonie de l'hiver.
		Carine frémit d'aise.
		Sa peau laiteuse dorera.
		Celle de Cécile la fascine, pure beauté sans fard.
		Insouciante rivale.
		</paragraphe>
		<replique>
		L'hôpital de Sakbayémé nous loue ce logement, dans son enceinte.
		En dessous c'est une école.
		L'hôpital est privé.
		Pour le projet nous collaborons avec le système public.
		As-tu lu le rapport&#160;?
		</replique>
		<replique>
		J'ai compris que le pays était quadrillé en zones indépendantes, chacune ramifiée en un hôpital central, avec un médecin-chef, puis des centres de santé, avec un infirmier-chef, puis des postes de santé, avec un infirmier.
		Le plus petit village accède ainsi aux soins.
		Sur le papier.
		</replique>
		<replique>
		Dans la réalité cela marche plutôt bien.
		Notre zone dépend de l'hôpital de Ngambé, auquel sont rattachés trois centres de santé, distants d'une à deux heures de route&#160;: Songmbengué, Botbéa et Tomel.
		Autour, les postes de santé sont peu nombreux et le plus souvent déserts, car les salaires s'attardent en chemin.
		</replique>
		<replique>
		Christophe et moi travaillons principalement à Songmbengué, juste de l'autre côté de la rivière.
		Avec des visites régulières de l'hôpital et des autres centres.
		Voici la carte.
		</replique>
		<replique>
		Où se construit le nouveau dispensaire financé par l'association&#160;?
		</replique>
		<replique>
		Dans ce village près d'Edéa.
		Il était prévu qu'il devienne le quatrième centre de santé de notre zone, afin d'étoffer son quadrillage.
		</replique>
		<replique>
		La seule anomalie, que les dignitaires rencontrés par Jean-Michel lors de la mise en place du projet ont omis de lui souffler, c'est qu'il y a déjà un centre de santé dans ce village.
		Rattaché à l'hôpital Edéa, dont il est d'ailleurs trop proche.
		</replique>
		<replique>
		Alors&#160;?
		</replique>
		<replique>
		Ceux dont une part des financements tombe dans la poche gardent le sourire.
		Pour l'association, c'est <citation>un peu</citation> compliqué à résoudre.
		D'une part, ouvrir un nouveau centre de santé dans ces conditions serait absurde.
		D'autre part, avouer un gâchis de fonds devant ses membres risquerait de ternir son image.
		</replique>
		<paragraphe>
		Le voyageur s'improvise rapidement philosophe.
		Dissertations sur la nature de l'homme, les travers des sociétés.
		Rapprochements, au mieux, avec les dysfonctionnements de son propre pays.
		Seraient-ils ici plus extravagants&#160;?
		</paragraphe>
		</division>

		<division>
		<paragraphe>
		Avant tout préparatif, la nouvelle venue reçoit une leçon des usages ménagers.
		</paragraphe>
		<paragraphe>
		L'électricité.
		Fréquente en journée, erratique dès la charge du réseau.
		Ne confier au réfrigérateur que le rafraîchissement des bières et l'entrepôt de denrées peu périssables.
		</paragraphe>
		<paragraphe>
		L'eau.
		Des bidons, partout.
		Le précieux fluide ne se gâche pas, il s'écoule.
		Des jerrycans puisés à un ruisseau vers le filtre à décantation pour la boisson et vers les bidons pour la toilette et le rinçage de la vaisselle et du linge.
		La récupération des eaux de rinçage vers les bidons pour le lavage.
		La récupération des eaux de lavage vers un bac pour la purge de la cuvette des toilettes.
		Gymnastique à acquérir.
		Pour la douche, guetter la pluie.
		</paragraphe>
		</division>

		<division>
		<paragraphe>
		Sakbayémé et Songmbengué, raccourcis en <citation>Sak</citation> et  <citation>Song</citation> , se côtoient de part et d'autre du fleuve Sanaga, veine majestueuse de l'Afrique.
		Habitat dispersé, simples maisons de pisée et de bois.
		Le bel hôpital de Sak trône sur une colline.
		Si l'on poursuit la route qui amène des villes depuis le sud, on descend vers un pont.
		L'asphalte cesse, se mue en un sillon ocre.
		A Song, sur la droite, une pancarte sur un bâtiment en ciment annonce le dispensaire.
		</paragraphe>
		<paragraphe>
		Un banc pour l'attente sous l'avancée du toit.
		Dedans, une large pièce pour l'accueil et les soins, le bureau de l'infirmier, la salle d'accouchement, la pharmacie attenante.
		Sols lisses, murs peints en bleu, fenêtres à barreaux, néons, mobilier en ferraille, ventilateurs, instruments désuets, imparfaite propreté.
		</paragraphe>
		<paragraphe>
		Deux blouses blanches, remarquable discriminant social pour deux jeunes apprenties aides-soignantes.
		Assise sur une table, les pieds ballants, un foulard sur les cheveux, Fiona berce un bébé emmitouflé.
		Sonia, adossée à l'autre table, le buste recourbé, consigne dans un registre leur dernière visite, lettre à lettre.
		Activité endormie du dimanche.
		</paragraphe>
		<paragraphe>
		Christophe s'enquiert des nouvelles.
		</paragraphe>
		<replique>
		Je vous présente ma <citation>petite sœur</citation> Carine.
		Elle est venue deux semaines pour travailler avec nous sur le paludisme.
		</replique>
		<replique>
		Soyez la bienvenue docteur Carine&#160;!
		</replique>
		<replique>
		Savez-vous qu'il y a de la neige en ce moment près de chez elle à Lyon&#160;?
		</replique>
		<paragraphe>
		Cécile revient d'un détour par la maison proche de l'infirmier-chef, troublée.
		</paragraphe>
		<replique>
		Jean-Louis et Florence sont partis la nuit dernière pour l'hôpital de Douala.
		La fièvre d'Aloïs, leur fils aîné, ne cessait de croître.
		Un palu probablement.
		Chantal pense qu'ils resteront là-bas jusqu'à mercredi.
		</replique>
		</division>

		<division>
		<paragraphe>
		Nul doute possible, ladite maladie loge en chaque lieu.
		<i>Malaria</i> en anglais.
		En Bassa, son nom se confond avec celui de la fièvre.
		Quatre protozoaires parasites la provoquent&#160;: <i>Plasmodium malariæ</i>, <i>vivax</i>, <i>ovale</i> et <i>falciparum</i>.
		Symptômes voisins.
		Fièvre le soir, troubles digestifs, fatigue.
		A la fin de l'infection, le quatrième parasite disparaîtra, mais la crise sera généralement plus grave.
		Sang dans les urines, acidose, troubles neurologiques, crise convulsive, anémie intense, chute de la tension artérielle, œdème pulmonaire, coma et mort.
		</paragraphe>
		<paragraphe>
		Au palmarès mondial des maladies infectieuses létales, le paludisme pavoise.
		</paragraphe>
		</division>

		<division>
		<paragraphe>
		Sans le contact entre le moustique et l'homme le cycle parasitaire est interrompu, la maladie éradiquée.
		En France les marécages furent asséchés et assainis dès le X<sup>ème</sup> siècle.
		A Rio de Janeiro il a suffi de quelques gouttes d'essence sur les flaques après la pluie, pour empêcher l'animal de se désaltérer.
		En zone impaludée, lorsque à la tombée de la nuit moustiquaire et anti-moustique font défaut on recourt aux médicaments.
		</paragraphe>
		<paragraphe>
		Dans les nations <citation>riches</citation> des savants épuisent leurs budgets pour annihiler la maladie.
		Puis l'évolution de la nature, admirablement parrainée par les pratiques inappropriées des hommes, s'emploie à éclipser leurs pièges.
		Concurrence.
		Les zones de résistance s'élargissent, les anti-paludiques de nos parents se périment.
		</paragraphe>
		<paragraphe>
		La mission de Carine, selon son intitulé, voudrait entraver ce processus.
		Goutte d'ambition dans un océan de verdure.
		</paragraphe>
		</division>

	</contenu>
	</section>

	<section>
	<titre>4</titre>
	<contenu>

		<division>
		<paragraphe>
		Retour de promenade.
		Le pont, sa rambarde écaillée.
		Des réverbères.
		Le poste de police, une vieille moto de service boueuse, son agent mal aimable, à demi renversé sur une chaise, une casquette sur le regard.
		Un bar, un auvent pour l'ombre de la terrasse, des bannières de réclame, des clients accoudés derrière de hautes bouteilles de verre.
		Salutations, sourires.
		Des sentes éparpillées vers les quartiers.
		Partout le frémissement des ramures.
		La pancarte flambante de l'hôpital.
		</paragraphe>
		<replique>
		Tu vois, nous habitons tout près.
		Mais d'ordinaire nous circulons en voiture.
		Ici les gens ne comprennent pas qu'on marche pour le plaisir.
		Pour des notables comme nous, c'est même mal considéré.
		</replique>
		</division>

		<division>
		<paragraphe>
		Dans la cuisine, plan de travail, gazinière, évier, réfrigérateur, les bidons, le filtre et son pichet, de rares ustensiles, une corbeille de fruits sous un filet.
		Des carreaux blancs.
		Une moindre miette abandonnée suscite l'assaut d'une colonne de fourmis.
		</paragraphe>
		<paragraphe>
		Confection d'un pique-nique.
		Pain, avocats, tomates, salade, sardines, mangues.
		Ombre du balcon, chaleur, parfums, quiétude.
		</paragraphe>
		</division>

		<division>
		<paragraphe>
		L'après-midi, baignade.
		A quelques kilomètres de piste, sur un affluent de la Sanaga.
		Recoin isolé.
		Herbes hautes, sable, rochers, étincelles de l'onde.
		Iles et failles pour se tremper.
		Une aubaine pour la toilette.
		</paragraphe>
		<paragraphe>
		Carine épie ses compagnons.
		Leur corps blanc sous les vêtements.
		Le long dos de Christophe, imperceptiblement musclé.
		Les hanches de Cécile, sa poitrine lourde lorsqu'elle se penche pour rincer ses cheveux.
		Fraîcheur apprivoisée, sourd grondement du flot, larges ailes d'échassiers en vol, tapis de fleurs, écrin d'azur, de carmin et de verts.
		L'image du paradis.
		</paragraphe>
		<paragraphe>
		A ceci près&#160;: les <i>moutmouts</i>.
		Ces minuscules moucherons volent à fleur de sol, en essaim léger, à proximité du courant.
		On ne prête pas immédiatement attention à leur piqûre.
		Puis tout ce qui traîne à leur portée commence à démanger.
		Trop tard pour s'en échapper ou tenter vainement de les aplatir.
		Se contenir seulement d'aggraver les rougeurs en se grattant.
		Pendant plusieurs longs jours.
		</paragraphe>
		<replique>
		Ce sont des simulies, les vecteurs à très longue exposition de l'onchocercose, la <citation>cécité des rivières</citation>, qui prévaut chez les vieux pêcheurs.
		Tes chevilles vont perdre de leur attrait...
		</replique>
		<paragraphe>
		Un compliment&#160;?
		Pour le moins, ce docteur n'est pas aveugle.
		</paragraphe>
		</division>

		<division>
		<paragraphe>
		Sous l'équateur, le soleil à son coucher plonge rapidement sous l'horizon.
		Il convient alors d'anticiper le dangereux souper de la femelle anophèle.
		Vêtements longs imprégnés de lotion anti-moustiques pour les tissus, lotion pour le corps sur tout ce qui dépasse&#160;: mains, cou, visage, cheveux.
		Ne pas s'attarder dehors.
		</paragraphe>
		<paragraphe>
		Dommage, car les <i>moutmouts</i> dorment le soir.
		</paragraphe>
		<paragraphe>
		En bas de l'escalier de la maison, un mot.
		</paragraphe>
		<replique>
		J'en étais sûre, Prosper est passé, impatient sans doute de découvrir la nouvelle doctoresse.
		C'est un garçon que nous adorons.
		Nous nous sommes liés d'amitié en échangeant des cours de Bassa, la langue des gens de la forêt, contre de longues discutions en français, en commentant les journaux par exemple.
		Il est étonnamment <citation>éveillé</citation>.
		</replique>
		<replique>
		Cécile exprime, à mots feutrés, l'apathie répandue des Bassas.
		Du fait de leur isolement probablement, en bord du gigantesque bassin du Congo, ou de la prévalence du palu, qui oblige les organismes à se défendre à longueur de temps.
		Fatigue.
		Quel est ton plan de sauvetage&#160;?
		</replique>
		<replique>
		Je voudrais aider les équipes médicales à établir un diagnostic biologique fiable.
		Qu'est-ce qui est pratiqué aujourd'hui&#160;?
		</replique>
		<replique>
		Au mieux, la mesure du taux d'hémoglobine par dépôt d'une goutte de sang sur une languette de coloration.
		Une valeur faible sera en faveur de l'anémie et donc de la maladie.
		</replique>
		<replique>
		Pas de goutte épaisse ou de frottis&#160;?
		Les deux techniques permettent de repérer le parasite, de déterminer sa forme et son espèce, donc de savoir si on est en présence ou non d'un <i>falciparum</i>, et de mesurer le nombre de globules rouges infectés.
		</replique>
		<replique>
		Les infirmiers et les laborantins pratiquent la goutte épaisse, mais très exceptionnellement.
		</replique>
		<replique>
		Pourquoi&#160;?
		Parce qu'il leur manque le matériel&#160;?
		Parce qu'ils considèrent leurs lectures imprécises&#160;?
		</replique>
		<replique>
		Chaque centre dispose d'un microscope, de lames et de réactifs.
		Mais effectuer régulièrement cet examen volerait de leur temps...
		</replique>
		</division>

		<division>
		<paragraphe>
		La nuit s'installe, bruissante.
		Cécile craque une longue allumette et enflamme deux lampes à pétrole sur le balcon.
		</paragraphe>
		<replique>
		Nous avons pris l'habitude de palier les coupures de courant.
		Depuis nous éclairons ainsi toutes nos soirées, pour le plaisir.
		</replique>
		<paragraphe>
		Carine apporte sur la table un microscope et des enveloppes.
		</paragraphe>
		<replique>
		Voici les formulaires pour mon enquête.
		Idéalement, je souhaiterais que pour toute suspicion de palu soit réalisé un examen sur une lame et consigné le contexte du patient&#160;: âge, lieu d'habitation, traitement, prévention éventuelle, description clinique, résultat.
		Un buvard conservera une goutte de sang pour les analyses d'ADN.
		C'est plus pratique et plus discret que des tubes à la frontière.
		</replique>
		<replique>
		De tels moyens se justifient-ils&#160;?
		</replique>
		<replique>
		La quantité et la qualité des données favorisent les succès de la recherche.
		Mais le sang est un matériau sensible, éthiquement.
		Parfait.
		Tant qu'on ne sombre pas dans des dictatures de principes.
		Laissez-moi illustrer mon propos...
		</replique>
		<paragraphe>
		Elle plisse ses yeux verts, dénoue sa nuque.
		Attraction animale, irrésistible.
		</paragraphe>
		<replique>
		Avant mon départ je ne suis pas parvenue à récolter de médicaments périmés auprès des pharmacies.
		C'est devenu interdit, au nom de la <citation>dignité</citation> de la personne.
		Devrais-je pour autant me réjouir que ceux que j'ai laborieusement obtenus de mon entourage m'aient été confisqués hier soir à la douane&#160;?
		</replique>
		<replique>
		Les politiques s'attachent à l'espèce avant l'individu.
		</replique>
		<replique>
		Alors il faudrait interdire la médecine&#160;!
		</replique>
		<paragraphe>
		Christophe éclate de rire.
		Un bon point.
		Pour les distraire, Jean-Michel a visé juste.
		</paragraphe>
		</division>

		<division>
		<paragraphe>
		Sur une planche de bois, des bananes découpées en fines rondelles, puis jetées dans l'huile bouillante.
		Des chips.
		Un régal.
		De la bière glacée.
		Du riz et des légumes pour dîner.
		Une demi-lune.
		Les corps renversés sur les dossiers.
		Les heures suspendues.
		</paragraphe>
		<paragraphe>
		Trois Blancs devisant sur le monde, tel qu'ils le devinent.
		</paragraphe>
		</division>

	</contenu>
	</section>

	<section>
	<titre>5</titre>
	<contenu>

		<division>
		<paragraphe>
		Cécile se penche sur l'endormie.
		Des lignes ternes, au repos.
		Les premières marques roses du soleil.
		Des griffures sur ses mollets.
		Une moue renfrognée, éteinte, privée de tout charme.
		</paragraphe>
		<replique>
		Bonjour.
		</replique>
		<paragraphe>
		Sitôt ses paupières levées, une étincelle.
		</paragraphe>
		<replique>
		Bonjour, tu es déjà prête&#160;?
		</replique>
		<replique>
		Un thé chaud t'attend.
		As-tu besoin de quoi que ce soit&#160;?
		</replique>
		<replique>
		Je te remercie.
		A cause de moi, votre salon ne vous manque pas trop&#160;?
		</replique>
		<replique>
		Vois-tu, depuis plus d'un an, nous n'avons toujours pas fini de déballer tous nos cartons.
		Nous avions acheté du tissu pour décorer les murs, mais les seuls aménagements datent de Gilbert, le médecin qui a démarré le projet.
		Toute notre vie s'écoule sur le balcon.
		</replique>
		<replique>
		Pourquoi est-il parti&#160;?
		</replique>
		<replique>
		Gilbert&#160;?
		Nous avons dîné avec lui en France, avant de venir.
		C'est un vieux routard du monde noir, d'une génération avant la nôtre&#160;: Haïti, Burkina Faso, Mozambique, Burundi, Madagascar.
		Les gens d'ici l'ont effaré.
		Les Malgaches bâtissent des maisons à étage et des rizières.
		Au Cameroun, rien, l'enlisement total.
		Lorsqu'il a découvert, au bout de trois mois de travaux, que le nouveau centre de santé servirait en doublon, il a refusé de se laisser <citation>trouer le cul</citation> davantage.
		Dommage, car tout le monde l'adorait.
		</replique>
		<replique>
		Et vous, pourquoi restez-vous&#160;?
		</replique>
		<replique>
		Les choses iraient-elles mieux si nous démissionnions&#160;?
		</replique>
		</division>

		<division>
		<paragraphe>
		Premier jour de la mission.
		Arrivée en pick-up, comme il se doit.
		Le nouveau-né de Fiona dans un berceau, chétif.
		Sonia et Chantal complimentant la maman, au teint gris.
		Une demi-douzaine de personnes dehors, assises ou adossées au mur.
		</paragraphe>
		<replique>
		Des nouvelles de Jean-Louis&#160;?
		</replique>
		<paragraphe>
		Aucune.
		Pas d'appel téléphonique.
		De bonne augure&#160;?
		Chantal veille sur la maison et ses jeunes cousins.
		Son oncle l'a recueillie.
		Comme une cinquième enfant et à ce titre une esclave supplémentaire.
		Car l'habitude veut que de toutes parts on entende des parents ordonner&#160;: <citation>allez l'enfant&#160;!
		fais ci, fais ça...</citation> et que de petites têtes crépues s'élancent puiser l'eau, ployer sous les seaux, s'affairer aux corvées ménagères ou aux champs.
		</paragraphe>
		<paragraphe>
		A vingt et un ans, la jeune-fille demeure une nièce asservie.
		Gracieuse, dégourdie, apprentie infirmière.
		Elle a rencontré en Cécile le modèle d'épouse qu'elle rêverait de devenir et en Christophe un professeur attentionné.
		</paragraphe>
		<paragraphe>
		Son premier regard sur Carine la trouble.
		Une exquise poupée semblant s'extasier dans un jardin.
		Un appât charnel déguisé en toubib.
		</paragraphe>
		<replique>
		Merci d'être venue d'aussi loin pour nous aider.
		</replique>
		</division>

	</contenu>
	</section>

	<section>
	<titre>6</titre>
	<contenu>

		<division>
		<replique>
		Alors <citation>docteur Carine</citation>, tes premières impressions&#160;?
		</replique>
		<replique>
		Cinq cas seulement étudiés en une journée, c'est <citation>un peu</citation> pas beaucoup&#160;!
		Pourtant, on voit déjà se dégager toutes les mauvaises pratiques&#160;: le jeune-homme qui prend le traitement en croyant être impaludé, la grosse femme qui ne prend que deux jours de traitement sur cinq, la maman qui donne à sa fille les mêmes doses qu'à un adulte.
		Dans le dernier cas, on risque la mort de l'enfant par sur-dosage.
		Dans les deux premiers, on favorise le développement d'une résistance par sous-dosage, parce qu'avec une dose incomplète le parasite aura moins de chance de mourir et s'il ne meurt pas il apprendra à lutter contre le médicament, par mutations.
		</replique>
		<replique>
		Je comprends le problème causé par les personnes qui ne suivent pas correctement leur traitement, mais quel est le risque avec le jeune-homme qui se traite <citation>pour rien</citation>&#160;?
		</replique>
		<replique>
		Pour tout patient il existe une probabilité, d'autant plus forte dans les zones à forte exposition, d'être parasité au cours de son traitement.
		Pour le parasite nouvellement introduit, plus le traitement sera proche de sa fin et plus il sera incomplet.
		On revient au cas de la grosse femme.
		</replique>
		<replique>
		Ce risque n'est-il pas le même que le patient soit impaludé ou non&#160;?
		</replique>
		<replique>
		Si, mais il est couru inutilement lorsque le patient n'est pas malade.
		Et lorsqu'il l'est, la sur-infection de son organisme par un second parasitage assombrit encore son pronostic vital.
		Sa vie s'écourtant, le risque qu'un nouveau moustique le pique pour transmettre la maladie diminue...
		Cyniquement.
		</replique>
		</division>

		<division>
		<paragraphe>
		Bières fraîches, si grandes qu'elles se partagent.
		Au bar, repos des guerriers blancs.
		Dernières lueurs franches du soleil.
		</paragraphe>
		<paragraphe>
		Soudain un éclat de rire fond sur leur tablée.
		</paragraphe>
		<replique>
		Bonjour mes amis&#160;!
		</replique>
		<replique>
		Cher Prosper&#160;!
		Comment vas-tu&#160;?
		Nous avons le plaisir de te présenter la nouvelle prêtresse de Sak, Carine.
		</replique>
		<replique>
		Docteur Carine, je suis enchanté, je vous souhaite la bienvenue au nom du peuple Bassa et je viens vous conter l'histoire la plus comique qu'il m'ait été de rencontrer dans mon existence.
		En tant que petite-sœur du docteur Christophe, je devine que sa crudité ne vous offusquera pas.
		Mais je demanderai à notre ange Cécile de bien vouloir endormir ses chastes oreilles.
		Voilà.
		Je m'en retournais ce matin à mon quartier lorsque je surprends les cris d'un attroupement près de la rivière.
		Je m'avance et découvre une petite foule amassée contre la clôture d'une maison.
		Sur son seuil, un homme mugissant tient agenouillé un autre homme, chétif, entièrement dévêtu, l'agrippant d'une main par les cheveux et portant l'autre à sa machette.
		Une connaissance m'explique en deux mots que le mari a découvert sa femme au lit avec son amant.
		Voisins et badauds, enchantés et terrorisés, invectivent, excitent, réclament le châtiment du coupable.
		Mais répugnent à la perspective du sang versé.
		Le mari, hurlant, menaçant, penaud, ne sait que faire.
		Quelqu'un alors lui crie&#160;: <citation>punis-le par où il a pêché&#160;!</citation>.
		Et la foule applaudit, approuve à grands cris.
		Le mari s'enhardit, traîne l'amant, le courbe contre un tronc, dégrafe son pantalon et inflige la punition réclamée.
		Les hourras du public rythment la sentence, font corps avec le drame.
		A la fin, triomphant, le mari lève les bras au ciel, sa dignité recouvrée, et trottine autour de son jardin.
		Partout fusent acclamations et rires&#160;!
		Je crois que même sa femme, dans l'ombre de la porte, souriait...
		</replique>
		<replique>
		Quelle merveilleuse leçon d'humanité&#160;!
		</replique>
		<replique>
		Pour la rendre sanitairement salutaire, ne pourrais-tu pas suggérer l'emploi d'un préservatif&#160;?
		</replique>
		<replique>
		Voyons&#160;!
		A quoi bon travestir mon récit&#160;?
		Vous savez bien qu'au Cameroun SIDA signifie&#160;: <citation>Syndrome Inventé par les Blancs pour Décourager les Amoureux</citation>...
		</replique>
		<paragraphe>
		Le conteur s'enfuit.
		Hilare.
		</paragraphe>
		</division>

		<division>
		<paragraphe>
		Détour par l'épicerie.
		Une cabane en planches.
		Fruits, légumes, arômes dans des corbeilles sous l’auvent.
		Des pièces de viandes et de poissons séchés sur des cagettes.
		Intérieur sombre, étroit, divisé sur toute sa longueur par des rayonnages, fourré de bouteilles, bidons, boîtes de conserve, sachets, ustensiles.
		Odeurs de la terre, du métal, du plastique, du bois, des herbes, de la fraîcheur contenue.
		La patronne, fine, musclée, s'affaire, la recette dans son tablier.
		</paragraphe>
		<paragraphe>
		Collines.
		La route.
		En contrebas, un ravin enfoui sous les fleurs et des feuilles immenses.
		L'hôpital, tout proche.
		</paragraphe>
		</division>

		<division>
		<paragraphe>
		Apéritif et chips à la banane.
		Clarté vacillante des lampes à pétrole.
		Accroupi au fond du balcon, l'homme de la maison s'exténue à détacher à la machette des copeaux d'une bûche, plus dure qu'une roche, pour les braises d'un barbecue.
		La lune.
		Les filles les pieds posés sur la rambarde.
		Vrombissement de millions d'insectes.
		Les reflets mauves d'un steak épais.
		Le calme, l'immensité.
		Villes et nations, préoccupations de l'Occident n'existent plus.
		Une trêve.
		</paragraphe>
		</division>

	</contenu>
	</section>

	<section>
	<titre>7</titre>
	<contenu>

		<division>
		<paragraphe>
		Le bouche-à-oreille africain a répandu la nouvelle.
		Ce matin au centre de santé l'affluence voisine celle du lundi, d'ordinaire plus importante au lendemain d'un week-end sans infirmier-chef ni pharmacien.
		Deux médecins blancs et le matériel de la science suscitent l'intérêt.
		</paragraphe>
		<paragraphe>
		Chantal se dévoue à l'enquête.
		De la méfiance à l'égard de Carine, elle s'incline imperceptiblement vers la fascination.
		Elle savoure la grâce et la minutie de ses gestes, l'acuité de ses paroles, sa douceur, la clarté de son regard.
		Ses compliments l'emplissent de fierté, ses frôlements abandonnent d'étranges brûlures sur sa peau.
		Lorsqu'elle contemple les lames au microscope, élève studieuse, un nouvel univers l'engloutit.
		</paragraphe>
		</division>

		<division>
		<paragraphe>
		Christophe les hèle depuis son bureau.
		Debout près d'un vieillard, il lui maintient le visage incliné vers la lumière, une paupière levée.
		</paragraphe>
		<replique>
		Regardez.
		Cet ancien pêcheur est atteint d'onchocercose.
		Des filaires vivent sous sa peau.
		Elles sont habituellement invisibles, sauf si elles se promènent sur son œil...
		</replique>
		<paragraphe>
		Spectacle rare.
		Au-dessus de l'iris, un ver minuscule se tortille lentement, grain de relief mouvant entre le blanc du globe et la membrane translucide qui le recouvre.
		Une minute plus tard sa course est finie.
		Mais peu à peu, année après année, de telles intrusions abîmeront à jamais la vue.
		</paragraphe>
		</division>

		<division>
		<paragraphe>
		Les aides soignantes assurent l'accueil des patients, la consignation de l'historique des visites, les soins courants tels que le nettoyage de petites plaies, l'éducation à l'hygiène et à la prévention des principales maladies&#160;: tuberculose, paludisme et SIDA.
		Selon leur débrouillardise, elles brigueront un grade d'infirmière.
		</paragraphe>
		<paragraphe>
		Pour Christophe, leur traduction du Bassa et des coutumes locales s'avère fréquemment indispensable.
		Sur le pas de son bureau, Sonia pousse une jeune maman en avant.
		De la couverture qu'elle enserre affleure le crâne d'un nourrisson.
		N'émergent que des cloques calcinées, enflées, et de rares touffes de cheveux mêlées de pus.
		</paragraphe>
		<replique>
		Qu'est-il arrivé à ton bébé&#160;?
		</replique>
		<replique>
		Il est tombé dans le feu.
		</replique>
		<paragraphe>
		Christophe saisit l'enfant avec délicatesse, le porte sur la table d'examen le long du mur, le dégage de son linge.
		</paragraphe>
		<replique>
		Ce bébé, il tombe souvent.
		</replique>
		<paragraphe>
		Le bas du visage paraît intact, les yeux figés en une expression d'incompréhension, de terreur.
		</paragraphe>
		<replique>
		Tu as un beau petit garçon.
		Nous allons le soigner.
		Pourquoi a-t-il ces marques sur les jambes&#160;?
		</replique>
		<replique>
		Il tombe souvent.
		</replique>
		<replique>
		Non.
		Ce ne sont pas des marques parce qu'il est tombé.
		Je les reconnais.
		Ce sont des marques parce qu'on l'a tenu.
		Que s'est-t-il passé&#160;?
		</replique>
		<paragraphe>
		Les longs cils rivés au sol, la jeune-fille, de vingt ans à peine, frissonne.
		</paragraphe>
		<replique>
		Qui l'a tenu au-dessus du feu&#160;?
		Toi&#160;?
		Le sorcier&#160;?
		Ton bébé, il a le <citation>mal</citation>, n'est-ce pas&#160;?
		</replique>
		<paragraphe>
		Carine était restée appuyée à la fenêtre après le départ du pêcheur.
		Sa gorge se noue.
		</paragraphe>
		<replique>
		Cet enfant souffre d'épilepsie.
		Ici, on confond les crises de convulsions et la folie.
		On les soigne lors d'une cérémonie en immergeant la tête du malade dans une fumée magique au-dessus des latrines.
		Notre médecine manque d'efficacité pour abolir cette coutume.
		</replique>
		<paragraphe>
		Il enserre les poignets de la maman.
		</paragraphe>
		<replique>
		Nous allons nous occuper de ton fils.
		Sais-tu qu'il aurait pu mourir&#160;?
		Longtemps tu devras lui donner des médicaments, toute sa vie peut-être...
		Nous le guérirons.
		Il n'est pas fou.
		</replique>
		<paragraphe>
		Sonia déplie des bandes de gaze dans une cuvette en métal.
		Les réparations promettent d'être interminables.
		Debout parmi les blouses blanches, la jeune-fille demeure prostrée, muette, impassible.
		</paragraphe>
		</division>

		<division>
		<paragraphe>
		L'éducation, maître-mot.
		Saurait-on soigner sans enseigner&#160;?
		Ces charabias deviennent subitement des évidences pour la visiteuse.
		A la moindre opportunité, employer son talent pour insuffler des notions essentielles.
		</paragraphe>
		<paragraphe>
		Une croisade.
		</paragraphe>
		<replique>
		Tu devras adapter la quantité de médicaments au poids de ton enfant.
		Comprends-tu&#160;?
		Non&#160;?
		Si ton enfant pèse le quart de ton poids, tu lui donneras seulement  un quart de pilule, mais pas moins.
		Comprends-tu pourquoi&#160;?
		Non&#160;?
		</replique>
		<paragraphe>
		Patience.
		Son âme de chercheuse triomphera.
		</paragraphe>
		</division>

		<division>
		<replique>
		Nous n'avons pas de nouvelles de Jean-Louis et Florence, ils  devraient être rentrés demain comme prévu.
		Pour varier les plaisirs, nous irons à Ngambé et Botbéa.
		Nous essayons de nous y rendre tous les mercredis.
		</replique>
		<replique>
		Une autre fois nous pousserons jusqu'à Tomel, le troisième centre de santé.
		Mais attention, la piste est abominable&#160;!
		</replique>
		<replique>
		Le gouvernement a envoyé les fonds nécessaires pour la goudronner.
		Mais ils se sont dilapidés, au point que seuls de minuscules tronçons ont été réalisés.
		Sur la carte, bien entendu, puisqu'aucun forfait n'a été avoué, elle figure désormais comme une route.
		Chaque année, après la saison des pluies, elle échappe donc à la remise en état des autres pistes...
		</replique>
		</division>

	</contenu>
	</section>

	<section>
	<titre>8</titre>
	<contenu>

		<division>
		<paragraphe>
		Au-delà du pont et du dispensaire de Song la piste se prolonge vers le nord.
		Une bifurcation vers Tomel s'éloigne vers la droite, bientôt rompue en un chaos d'ornières, irrémédiablement condamnée à périr.
		Le relief se plisse.
		Au bas d'une côte, le pick-up ralentit près d'un chasseur arrêté dans la contemplation des cimes, un antique fusil sous le bras, trois cartouches dans une poche, la besace vide.
		</paragraphe>
		<replique>
		Bonjour Mon Père&#160;!
		Déjà en chemin&#160;?
		</replique>
		<replique>
		Je pensais que si j'arrivais chez mes ouailles avec un de ces grands volatiles blancs, une part de leur peine serait soulagée...
		</replique>
		<replique>
		Pourriez-vous les atteindre à une pareille distance&#160;?
		</replique>
		<replique>
		Disons...
		que c'est un peu très difficile.
		</replique>
		<replique>
		Souhaitez-vous qu'on vous dépose&#160;?
		Montez, vous ferez la connaissance de Carine, notre nouvelle missionnaire.
		</replique>
		<replique>
		Pour l'heure je dois aller par cette sente.
		Mais s'il vous plaît visitez-moi demain soir.
		Trois Blancs dans la Sanaga, quel honneur&#160;!
		</replique>
		<paragraphe>
		Sa main de nouveau en visière vers les arbres, un doute le gagne.
		</paragraphe>
		</division>

		<division>
		<paragraphe>
		Lacets au travers de la forêt.
		Arpents cultivés, conquis par le feu sur l'entrelacs des lianes.
		Maisons éparses.
		Grumiers, ces gigantesques poids-lourds rapportant des troncs pillés dans des saignées.
		Mini-bus pour le transport collectif, emplis à déborder, enfoncés dans le sol jusqu'aux essieux.
		Ecoles rurales, peuplées d'uniformes bleus grossièrement assortis.
		</paragraphe>
		<replique>
		Beaucoup d'enfants sont-ils scolarisés&#160;?
		</replique>
		<replique>
		Les petits, oui.
		Plus grands, ils doivent aider leur famille.
		Et les filles courent le risque de tomber enceinte de leurs maîtres...
		</replique>
		<paragraphe>
		Tiédeur engouffrée par les fenêtres.
		Lueur blanche filtrant des hautes ramures.
		Premiers quartiers de Ngambé, après une heure de route.
		Longue ligne de seaux multicolores devant la fontaine.
		</paragraphe>
		</division>

		<division>
		<paragraphe>
		En hauteur, l'hôpital.
		Un large bâtiment principal, sur un niveau.
		Un parking pour trois véhicules, vide.
		Guichet d'accueil, pharmacie, salles de soin, bureaux.
		Tournée de salutations.
		</paragraphe>
		<paragraphe>
		Le vieux Sam, aide-soignant, faisant office de laborantin, se réjouit lors de l'exposé de l'enquête de Carine.
		</paragraphe>
		<replique>
		Ça me fera un plus&#160;!
		</replique>
		<replique>
		As-tu bien compris le formulaire&#160;?
		Voici comment fonctionne le kit.
		Je vais te piquer.
		Les mêmes gouttes prélevées serviront pour le test, la lame et le buvard.
		Je vous donnerai la semaine prochaine une formation sur la lecture au microscope.
		Sais-tu lire une lame&#160;?
		</replique>
		<replique>
		Non, pas encore.
		Ça me fera un plus&#160;!
		</replique>
		<replique>
		Tu vois, tu n'es pas malade.
		Es-tu content&#160;?
		La première fiche portera ton nom et <citation>négatif</citation>.
		</replique>
		<replique>
		C'est formidable&#160;!
		</replique>
		</division>

		<division>
		<paragraphe>
		Une coursive ouverte sur les arbres entoure le bâtiment sur trois façades.
		Au fond, à l'avant-dernière porte, Armand écoute à son tour avec sympathie les consignes de l'étude.
		</paragraphe>
		<replique>
		Vous pourrez compter sur moi.
		</replique>
		<replique>
		Pratiques-tu d'habitude des examens biologiques&#160;?
		</replique>
		<replique>
		Bien entendu.
		Pour tout, surtout pour le palu.
		</replique>
		<replique>
		Plutôt le frottis ou la goutte épaisse&#160;?
		</replique>
		<replique>
		Les deux.
		Je pratique les deux.
		Je choisis en fonction de chaque patient.
		</replique>
		<replique>
		Nous t'avons apporté une lame avec le sang de Sam.
		Pourrais-tu la lire&#160;?
		</replique>
		<replique>
		Bien entendu&#160;!
		</replique>
		<paragraphe>
		Il fait glisser son microscope vers le bord d'une table en désordre, cale le frottis sous l'objectif, se penche, scrute, se redresse.
		</paragraphe>
		<replique>
		C'est bon, il n'a rien&#160;!
		</replique>
		<replique>
		Quel grossissement utilises-tu&#160;?
		Puis-je regarder&#160;?
		</replique>
		<paragraphe>
		Carine se colle près de lui, examine à son tour.
		Ses cils clignent sur ses pupilles vertes.
		</paragraphe>
		<replique>
		Mais on ne voit rien&#160;?
		</replique>
		<paragraphe>
		Etonné, le laborantin se penche à nouveau, opine, sourit, ouvre un tiroir, fouille, extrait un support circulaire contenant un miroir fêlé, le place sous la tablette du microscope pour éclairer la lame, regarde encore, sourit de plus belle, invite Carine à constater.
		Mais en s'écartant, il laisse tomber le verre, qui se brise, récupère trois morceaux principaux, tente de les coincer entre ses doigts sur le support, grimace.
		</paragraphe>
		<replique>
		Voilà.
		C'est un peu difficile...
		D'habitude j'utilise la lampe.
		Surtout lorsque le ciel est nuageux.
		</replique>
		<replique>
		Alors pourquoi ne le branches-tu pas maintenant&#160;?
		</replique>
		<paragraphe>
		Il acquiesce, parcoure la pièce du regard, repère une prise électrique sur le mur adjacent, évalue la distance, bande ses muscles et entreprend de tirer la lourde table.
		Le métal hurle sur le sol.
		Les traits crispés en une moue obligeante, il souffle, sue.
		Deux mètres plus loin, il s'interrompt, déplace le microscope en équilibre le plus au bord possible, tire le fil, parvient <i>in extremis</i> à le brancher, triomphe.
		</paragraphe>
		<replique>
		Je préfère m'installer ici pour les examens.
		Vous comprenez&#160;?
		</replique>
		<paragraphe>
		Il invite sa délicieuse collègue près de lui, se ravise soudainement.
		</paragraphe>
		<replique>
		Il me semble que l'ampoule ne s'allume plus...
		</replique>
		<paragraphe>
		Embarras.
		</paragraphe>
		<replique>
		Pourriez-vous m'en obtenir une nouvelle&#160;?
		</replique>
		</division>

		<division>
		<paragraphe>
		Une nouvelle heure de piste, vers l'est.
		Collines et forêts.
		Imperceptible variété du paysage.
		Sur la banquette arrière bringuebale le microscope d'Armand.
		Carine, le coude à la portière, ne regarde plus rien.
		</paragraphe>
		<replique>
		A aucun moment il ne s'est départi de sa bonne humeur, n'est-ce pas&#160;?
		A quoi sert un laborantin <citation>en chef</citation> qui ne pratique aucune analyse&#160;?
		</replique>
		<replique>
		Son titre de <citation>faisant office d'infirmier</citation> l'incite sans doute à consacrer de préférence son temps à des consultations dont il tirera un meilleur bénéfice.
		Comme un médecin de l'hôpital public en France, qui userait du loisir d'orienter sa clientèle à des fins privées...
		</replique>
		<replique>
		Mais avec une préoccupation plus aiguë de nourrir sa famille.
		</replique>
		</division>

	</contenu>
	</section>

	<section>
	<titre>9</titre>
	<contenu>

		<division>
		<paragraphe>
		Minuscule village de Botbéa.
		Le centre de santé dans une clairière.
		Bienvenue chaleureuse.
		</paragraphe>
		<replique>
		J'ai appelé Ngambé pour m'assurer que vous étiez en chemin.
		Si vous l'acceptez, vous partagerez notre déjeuner.
		Nous avons dressé les tables sur la pelouse.
		</replique>
		<replique>
		Avec un plaisir sans cesse renouvelé.
		</replique>
		<replique>
		Eliane nous a mijoté du singe à la sauce rouge&#160;!
		</replique>
		</division>

		<division>
		<paragraphe>
		Dans l'attente, l'infirmier-chef propose à ses invités d'assister à ses dernières consultations.
		Au-dehors, l'azur piqué de cumulus.
		Au-dedans, crudité et désuétude.
		Les dispensaires se ressemblent, le même sentiment envahit généralement le visiteur étranger&#160;: une sourde appréhension de recevoir un jour des soins dans de pareilles conditions.
		</paragraphe>
		<paragraphe>
		L'enquête de Carine commence avec le premier cas impaludé.
		</paragraphe>
		<replique>
		Martial, pratiques-tu d'habitude des examens biologiques&#160;?
		</replique>
		<replique>
		Rarement.
		Je donne un traitement dès que je suspecte une maladie grave pour le patient.
		</replique>
		<replique>
		Tu as prescrit un traitement à cette jeune femme en fonction de l'argent dont elle disposait.
		Sais-tu à quel point la résistance aux médicaments diminue à moyen terme leur chance d'agir&#160;?
		</replique>
		<replique>
		Malheureusement.
		Mais, d'une part, nous fondons beaucoup d'espoirs dans votre médecine pour inventer d'autres procédés.
		D'autre part, pourquoi la science considère-t-elle nouveau-nés et femmes enceintes comme les populations les plus fragiles face aux maladies infectieuses&#160;?
		</replique>
		<replique>
		Parce que les adultes ont fabriqué des anticorps lors de leurs précédentes infections, mais que les nouveau-nés en sont dépourvus et que les femmes enceintes abaissent leurs défenses afin de tolérer leur bébé.
		</replique>
		<replique>
		En chaque demoiselle sommeille une future maman.
		Qui abandonnerait celle-ci à sa fièvre sans un secours, même incomplet&#160;?
		</replique>
		</division>

		<division>
		<paragraphe>
		Table d'analyses soigneusement rangée.
		Réactifs, microscope en état.
		Manque de lumière, sans alternative électrique.
		Carine suggère de s'installer dehors.
		Coopération spontanée de chacun.
		Sur l'herbe, trop de soleil.
		Deux volontaires tendent une couverture au-dessus du matériel afin de n'éclairer que le miroir du microscope.
		Personnels et badauds s'alignent à l'ombre étroite du mur.
		</paragraphe>
		<replique>
		Dans le sang de la demoiselle, on compte environ 5 <i>Plasmodium falciparum</i> pour 100 globules rouges.
		C'est une parasitémie énorme.
		Grâce à son <citation>donne-m'en pour 1000 CFA</citation> ta patiente aura peut-être la vie sauve...
		</replique>
		</division>

		<division>
		<paragraphe>
		Déjeuner à couvert des palmiers.
		</paragraphe>
		<paragraphe>
		L'art culinaire des Bassas se résume à la confection de trois sauces&#160;: rouge, verte et noire.
		Ainsi qu'à la fermentation, dans des bidons en plastique, d'un <citation>vin</citation> de palme orangeâtre et gluant.
		Les trois invités se régalent.
		Repas convivial, amabilité des convives, authentique considération pour ces étrangers généreux de leur temps et de leurs savoirs.
		</paragraphe>
		<paragraphe>
		Carine sent les prémisses d'une affection croître en elle.
		L'être humain dans sa profession l'embarrasse, la répugne souvent.
		Combattre la maladie relève pour elle de l'abstrait.
		Mais en cet instant elle désirerait gommer son statut de passagère.
		Sa perception de Cécile et Christophe s'étoffe de respect.
		Ne rapprochait-elle pas, insidieusement, leur engagement de l'illumination et celui du docteur Gilbert, palpant à la veillée quelque pubère sur ses genoux, de la perversité&#160;?
		Aimer l'Afrique.
		</paragraphe>
		<paragraphe>
		Dans son assiette, des légumes, de la viande, des os, un petit poing fermé, parfaitement semblable à celui d'un enfant.
		Elle grimace.
		Ses hôtes rient.
		</paragraphe>
		</division>

		<division>
		<replique>
		Ici, la nature luxuriante satisfait contre peu d'efforts tous nos besoins.
		C'est sans doute pour cela que nous paraissons moins dégourdis que nos cousins les Bamilékés.
		</replique>
		<replique>
		Le paradis terrestre, si l'on en éradiquait la maladie&#160;?
		</replique>
		<replique>
		Et les hommes&#160;!
		Je vous ai déjà parlé de cette maison à deux kilomètres avant l'entrée du village, avec son antenne, toujours close.
		On dit qu'elle est habitée par des Américains.
		Ces derniers mois, plusieurs jeunes ont été accostés par des étrangers.
		<citation>Voudriez-vous que vos villages deviennent plus libres ou plus riches ou plus puissants&#160;?</citation> et de telles palabres.
		<citation>Nous pouvons vous fournir des armes.</citation>.
		Les armes, c'est un peu cher.
		Lors des rébellions, qui les finance&#160;?
		</replique>
		<replique>
		D'autres, plus malins, achètent directement les chefs d'état&#160;!
		</replique>
		<replique>
		Nous n'évoquons bien entendu pas les relations entre nos deux pays...
		Quel Camerounais critiquerait un président qui rapporte chaque année la coupe africaine de football&#160;?
		</replique>
		<paragraphe>
		Saveurs de l'irrévérence politique, lorsque les geôles menacent guère.
		Confidences légères entre intimes.
		</paragraphe>
		<replique>
		La sagesse suggère de ne pas remplacer un souverain qui a pillé son pays.
		Ses successeurs accèderaient au trône les poches vides...
		</replique>
		</division>

	</contenu>
	</section>

	<section>
	<titre>10</titre>
	<contenu>

		<division>
		<paragraphe>
		Pause au retour à Ngambé.
		Une maison à l'écart loge les services administratifs.
		A l'étage, dans un bureau ombragé, rencontre avec le médecin-chef.
		</paragraphe>
		<replique>
		Honorable petite sœur, nous sommes sensibles à votre venue et à l'objet de votre mission.
		Le manque de conscience avec lequel nous affrontons au quotidien nos préoccupations obère notre avenir de lourdes charges.
		</replique>
		<replique>
		Soyez assuré de mon implication, de tout mon cœur.
		</replique>
		<replique>
		Malgré son grand âge, l'Afrique se plait à se considérer comme une adolescente.
		Son histoire confère à la couleur de votre peau un statut de tuteurs.
		Offrez-nous, je vous en prie, votre exemple.
		</replique>
		<replique>
		Même si nous critiquons volontiers les <citation>bons sauvages</citation> qui scient la branche sur laquelle ils sont assis, savez-vous que la France, pour sa part, tend à dégrader deux des fleurons de sa médecine&#160;?
		Les antibiotiques, du fait de mauvaises pratiques semblables à celles que nous observons ici avec les anti-paludiques, qui favorisent la résistance irrévocable des microbes.
		Et les vaccins, du fait de l'absence de coopération d'une minorité croissante d'individus, soumise à ses <citation>convictions</citation>, qui réduit l'efficacité d'une pratique de santé publique nécessitant une large diffusion.
		</replique>
		<replique>
		Pourquoi vous préoccupez-vous alors du paludisme&#160;?
		</replique>
		<replique>
		Notre laboratoire s'intéresse à trois maladies parasitaires&#160;: la toxoplasmose, la leishmaniose et le paludisme.
		La prévention de telles maladies dépend de la bonne santé de ses voisins.
		Dans le cas du paludisme, nous protégeons autant nos voyageurs que nos frontières.
		Le faible coût des remèdes, afin que vous puissiez vous les procurer, est un critère de recherche.
		Sans altruisme aucun.
		</replique>
		<replique>
		Cécile, souhaitez-vous organiser la formation ici mercredi prochain&#160;?
		</replique>
		<replique>
		Je convoquerai les infirmiers et les laborantins de chaque centre.
		Comme d'habitude, l'association les dédommagera de leurs frais de transport.
		</replique>
		<replique>
		Armand m'a fait part de sa gratitude pour l'attention que vous portez à son microscope, qui malheureusement le retardera dans son travail.
		Il souhaiterait savoir si vous envisagez de le rémunérer pour votre enquête.
		Il s'interroge par ailleurs sur l'équité d'organiser toutes les réunions à Ngambé, ce qui le prive, ainsi que Sam, d'indemnités.
		</replique>
		<paragraphe>
		Frissons dans les feuillages.
		Au travers des sombres paupières du médecin-chef, pas le moindre indice d'ironie ou de compassion.
		</paragraphe>
		</division>

		<division>
		<replique>
		Etait-il sur le point d'entamer sa sieste parmi nous&#160;?
		</replique>
		<replique>
		Méfie-toi de l'apparence des crocodiles dans le fleuve.
		Son esprit est alerte, sa tâche de concilier intérêts personnels et généraux extrêmement délicate, son honnêteté reconnue, comme celle de tous les Mormons.
		</replique>
		<paragraphe>
		Amorce du crépuscule, poussière envolée, cahots, éblouissements, silences, confidences, connivence.
		</paragraphe>
		<replique>
		Lorsque nous nous sommes baignés dans le fleuve, risquais-je d'être dévorée&#160;?
		</replique>
		</division>

		<division>
		<paragraphe>
		A Song, visite de Florence et Jean-Louis.
		Sur le pas de la porte, Chantal s'affaire, ses cousins dans les jambes.
		Elle s'interrompt, hésite à parler.
		</paragraphe>
		<replique>
		Ils ont téléphoné ce matin.
		Aloïs va très mal.
		Ils rentreront plus tard...
		</replique>
		<paragraphe>
		Plus un geste.
		Impossible de ne pas concevoir le pire.
		Le dialogue avec les menuisiers sur le trottoir, l'interminable parcours des démarches à accomplir, les gratifications à chaque étape, à chacun, du moindre gratte-papier, imbu de ses tampons, jusqu'au gardien du cimetière, qui libérera miraculeusement une once de terre.
		Ici comme ailleurs, la détresse enrichit le marché de la mort.
		</paragraphe>
		<paragraphe>
		Les petits clignent des yeux.
		Chantal les repousse.
		</paragraphe>
		<replique>
		Allez l'enfant, active-toi un peu&#160;!
		</replique>
		<paragraphe>
		Des larmes perlent sur sa joue.
		Christophe lui caresse les cheveux, arrangés en damier de courtes tresses.
		</paragraphe>
		<replique>
		Ils nous donneront bientôt des nouvelles.
		</replique>
		</division>

	</contenu>
	</section>

	<section>
	<titre>11</titre>
	<contenu>

		<division>
		<paragraphe>
		La serveuse se meut à pas démesurément lents, dépose les bouteilles embuées, abandonne un décapsuleur, s'en retourne drainer la terre sous ses sandales.
		</paragraphe>
		<paragraphe>
		Depuis leur table en terrasse, Cécile hèle Prosper en promenade bras dessus bras dessous avec un gaillard, souriant, habillé soigneusement.
		Les camarades les rejoignent.
		</paragraphe>
		<replique>
		Carine, je te présente mon ami Richard.
		</replique>
		<replique>
		Vous a-t-il raconté l'histoire extraordinaire du mari réinventant la loi du Talion&#160;?
		</replique>
		<replique>
		Oui&#160;!
		<citation>Seulement un œil pour un œil, seulement une dent pour une dent.</citation>
		</replique>
		<replique>
		Richard est naturopathe.
		Il rêve d'aller épanouir ses talents dans votre beau pays, tremplin de toutes les opportunités.
		</replique>
		<replique>
		Qu'est-ce qu'un <citation>naturopathe</citation>&#160;?
		</replique>
		<replique>
		Partout dans le monde, il existe trois types de médecines&#160;: la médecine traditionnelle, à base des plantes de la nature, votre médecine scientifique et la médecine ésotérique, pratiquée par les sorciers.
		J'étudie comment guérir naturellement.
		Je possède également des dons, hérités de mon grand-père.
		</replique>
		<replique>
		Quelle sorte de dons&#160;?
		</replique>
		<replique>
		Si je posais ma main là sur ta cuisse, tu sentirais un fluide remonter en toi.
		Je soigne et je devine.
		</replique>
		<paragraphe>
		Il écarte ses lunettes de soleil, étrangement sûr de lui, avec candeur.
		Un grand charme, à défaut de magie.
		Carine dévoile ses dents, ses propres sortilèges.
		</paragraphe>
		<replique>
		Tu as raison, en France, la médecine <citation>naturelle</citation> envahit les rayons des pharmacies.
		Et lorsque la science s'avère inopérante, beaucoup quêtent un dernier d'espoir auprès de <citation>rebouteux</citation>, qui <citation>barreront le mal</citation>.
		Le vocabulaire seul varie selon les régions.
		Mais ne te fais pas trop d'illusions sur le bel avenir que la France t'accorderait.
		</replique>
		<replique>
		Ne jouissez-vous pas de tout ce qu'on peut désirer&#160;?
		Je débarquerai et exercerai mon savoir.
		D'autres Noirs m'aideront.
		</replique>
		<replique>
		Cliché pour cliché, tu finiras au mieux par grelotter sur un quai de RER dans ton uniforme de balayeur et croupir entassé à cinq familles dans le clapier d'une banlieue déprimante.
		Vois-tu, moi aussi je prédis l'avenir...
		</replique>
		<paragraphe>
		Elle glisse une bière jusqu'à lui.
		</paragraphe>
		</division>

		<division>
		<paragraphe>
		Déclin du jour.
		Pause à la maison avant de rejoindre le prêtre.
		</paragraphe>
		<replique>
		Devais-je laisser son rêve intact&#160;?
		</replique>
		<replique>
		A notre retour, nous envisageons de ramener Prosper avec nous.
		Avec notre soutien, il pourra assouvir ses aspirations.
		Compte tenu de l'amitié nous lie, nous souhaitons lui donner ce coup de pouce.
		</replique>
		<replique>
		Oh... quelle audace&#160;!
		L'élire entre tous.
		En oublier tant d'autres...
		Quel oisillon projeter hors du nid&#160;?
		Le plus aimable, le moins adapté&#160;?
		</replique>
		<replique>
		Lequel choisirais-tu&#160;?
		</replique>
		<replique>
		Le plus fort, bien entendu, parce que toute marche arrière sera <citation>un peu</citation> difficile.
		La nature préfère les mieux armés.
		</replique>
		<replique>
		Notre terre n'est-elle pas susceptible d'accueillir aussi les faibles&#160;?
		</replique>
		<replique>
		Rationnellement, non.
		A vaincre si bien la mort, des hordes d'individus s'agglutinent dans des conditions peu enviables.
		Si Jésus découvrait la surpopulation de notre planète, il réviserait son <citation>croissez et multipliez-vous</citation>.
		</replique>
		<replique>
		Te sens-tu en conflit avec ton métier&#160;?
		</replique>
		<replique>
		Seule la souffrance, morale ou physique, mérite un combat.
		Nous nous égarons à étirer péniblement une existence, mettre au monde un prématuré aussi léger qu'une plume, réanimer un SDF à tout prix pour le rejeter ensuite sans ressources.
		Je voudrais soigner, c'est tout.
		</replique>
		</division>

	</contenu>
	</section>

	<section>
	<titre>12</titre>
	<contenu>

		<division>
		<paragraphe>
		Du côté septentrional de Song, l'électricité n'arrive jamais.
		Recherche à tâtons de la case en pisée.
		Une jeune femme ouvre une porte branlante, s'efface.
		Bougies, nattes au sol, assiettes d'argile.
		Le prêtre, sans se lever, les invite à prendre place près de lui, contre le mur.
		Une table, une étagère, peu de livres, des images épinglées, une effigie du Christ, un rideau cachant la chambre.
		</paragraphe>
		<paragraphe>
		La jeune femme apporte un plateau, sert des tasses emplies de vin.
		</paragraphe>
		<replique>
		Mon Père, si vous ne craignez pas d'ouvrir votre chaire à une libre-penseuse, serait-il possible que j'use de votre église pour rappeler les principes de prévention et de traitement du paludisme&#160;?
		</replique>
		<replique>
		Soyez la bienvenue.
		Venez à la messe dimanche matin et je traduirai votre discours.
		N'évoquerez-vous pas les autres maladies&#160;?
		</replique>
		<replique>
		Je ne voue de passion qu'aux parasites.
		Une passion cruelle, certes.
		Je souhaiterais les inciter au suicide...
		Savez-vous que beaucoup de cellules, telles que celles de notre foie ou de notre cœur, n'attendent pas de mourir de vieillesse&#160;?
		Il s'agit d'apoptose, la <citation>mort cellulaire programmée</citation>, le sujet de ma thèse.
		</replique>
		<replique>
		Dis-moi, Carine, ne couverais-tu pas en ton fond de chercheuse le dessein plus large d'éradiquer le surpeuplement des hommes&#160;?
		</replique>
		<paragraphe>
		Le prêtre agite ses bras au ciel.
		</paragraphe>
		<replique>
		Oh là là&#160;!
		Mais le diable en personne a frappé à ma porte&#160;!
		</replique>
		</division>

		<division>
		<paragraphe>
		Dans la pénombre, plusieurs coups retentissent.
		</paragraphe>
		<paragraphe>
		Trois hommes entrent, bien vêtus, un tantinet malhabiles, comme teintés d'ivresse.
		Echanges en Bassa avec le prêtre, acquiescements.
		Sont-ils venus fortuitement ou à dessein&#160;?
		S'asseyant, ils s'inclinent devant la nouvelle doctoresse.
		</paragraphe>
		<replique>
		La communauté de notre village est extrêmement honorée, flattée et reconnaissante de votre venue...
		</replique>
		<paragraphe>
		Politesses, infinies, telles une satire d'elles-mêmes au regard de l'étranger.
		Circonvolutions sans sujet apparent.
		</paragraphe>
		<replique>
		Présentement, nous dirigeons l'hôpital de Sak.
		Il s'agit d'une charge remarquable&#160;!
		Sa renommée s'étend dans toute la corne de l'Afrique et même au-delà.
		Au temps de la colonisation allemande, on venait du Nigeria, de Centrafrique, du Congo jusqu'ici pour se faire soigner, en priant&#160;: <citation>puis-je seulement atteindre Sak&#160;!</citation>.
		</replique>
		<paragraphe>
		Anecdotes, respectueux hommage aux chirurgiens blancs fondateurs.
		Chant d'une gloire en déclin.
		</paragraphe>
		<replique>
		La présence d'un médecin d'Europe ou des Etats-Unis pourrait seule rétablir la réputation de notre établissement.
		Nous ne manquons par ailleurs aucunement d'un personnel de qualité.
		Sans doute pourriez-vous envisager de vous installer parmi nous...
		</replique>
		<paragraphe>
		Suggestion abrupte, déconcertante, parfaitement incongrue pour la jeune biologiste lyonnaise.
		Son espièglerie l'emporte.
		</paragraphe>
		<replique>
		Voudriez-vous que je dirige votre équipe&#160;?
		Que je contrôle votre gestion&#160;?
		Ma rémunération serait-elle conséquente&#160;?
		</replique>
		<replique>
		Nous vous logerions gracieusement.
		Il vous suffirait de considérer comme une mission de joindre votre image à notre succès.
		</replique>
		<paragraphe>
		Autre temps, autres mœurs.
		Probablement ce trio s'est trop longtemps régalé d'écorcher la confiance qu'on lui vouait, jusqu'à l'abîme.
		Auprès de qui mander aujourd'hui le salut, sinon de Blancs à la conscience exacerbée&#160;?
		</paragraphe>
		<paragraphe>
		Etrange morale.
		L'heure est venue de prendre congé, poliment.
		</paragraphe>
		</division>

	</contenu>
	</section>

	<section>
	<titre>13</titre>
	<contenu>

		<division>
		<paragraphe>
		Du bord de la route, Prosper invite le pick-up à ralentir.
		</paragraphe>
		<replique>
		Mes chers amis.
		Je craignais de ne pas vous rencontrer ce matin, cependant que ma maman m'a chargé de vous inviter à déjeuner samedi à la maison, si vous en êtes d'accord.
		</replique>
		<replique>
		Tu remercieras ta maman de notre part.
		</replique>
		<paragraphe>
		Carine se penche vers le garçon.
		</paragraphe>
		<replique>
		Prosper, hier... pour Richard, dis-lui que je ne suis pas une très bonne voyante.
		Si vous venez un jour en France, je vous souhaite sincèrement tout le bonheur possible.
		</replique>
		<replique>
		Cette belle et intrépide naïade s'effraie des dangers du fleuve.
		Sais-tu si, tapis sous les <i>moutmouts</i>, se repaissent des crocodiles&#160;?
		</replique>
		<replique>
		Je n'ai jamais vu que des bébés en vente sur les marchés.
		En revanche, en aval du pont, une famille entière d'hippopotames loge dans une courbe.
		Avec des dents absolument terrifiantes&#160;!
		</replique>
		<replique>
		Saurais-tu organiser une ballade en pirogue pour les approcher&#160;?
		</replique>
		</division>

		<division>
		<paragraphe>
		Déroulé calme de piètre asphalte vers le sud, sans épouvantable barrage de police.
		A la jonction avec la nationale, une foire envahit les bas-côtés.
		Les chauffeurs des grumiers, drainant vers le Nigeria limitrophe des arbres immenses, vendent à leur profit, leur trop-plein de carburant.
		Des pompistes commercent, selon leur envergure, grands fûts ou bidons dérisoires.
		</paragraphe>
		<paragraphe>
		Christophe perce la cohue pour négocier un plein.
		</paragraphe>
		<replique>
		Mon ami, tel que tu me vois, est-ce que je ressemble au Père Noël&#160;?
		</replique>
		</division>

		<division>
		<paragraphe>
		Route en direction de Douala.
		La Sanaga se franchit à mi-parcours sous les grandes arches métalliques du <citation>vieux pont allemand</citation> d'Edéa.
		Une usine hydroélectrique, des marchands au long des trottoirs, des rues grimpant vers le centre, les édifices blancs d'administrations, des échoppes, une place, des magasins avec enseigne.
		</paragraphe>
		<paragraphe>
		Devant l'hôpital, une superbe rangée de berlines tout-terrain, semblables et immaculées, des tentes proprement dressées, des pancartes, le va-et-vient d'un personnel avec blouse et casquette.
		</paragraphe>
		<replique>
		Il s'agit de la campagne nationale de vaccination contre la variole, orchestrée par l'OMS.
		Afin de t'éclairer sur un ordre de grandeur, nous roulons dans le double cabine le moins cher des 4x4 japonais, qui coûte déjà une fortune ici, compte tenu d'une taxe d'importation de 100%.
		Dès lors, imagines-tu le prix de cette prestation&#160;?
		</replique>
		<replique>
		Ce qui écœure Cécile, parce qu'elle se refuse à admettre les bienfaits du marketing et de toutes ses futures retombées positives, c'est que la variole n'existe pas au Cameroun...
		</replique>
		</division>

		<division>
		<paragraphe>
		Stationnement auprès d'un restaurant ombragé.
		Découverte sans peine d'une ampoule de remplacement pour le microscope d'Armand.
		Emplettes diverses.
		</paragraphe>
		<replique>
		Pensez-vous que je pourrais téléphoner en France&#160;?
		</replique>
		<replique>
		Oui, facilement.
		Tu peux acheter une carte, pour environ cinq minutes de communication.
		Nous te prêterons notre mobile, il capte sur tout le versant.
		</replique>
		<replique>
		Je dois impérativement rassurer mon bien-aimé professeur.
		</replique>
		<replique>
		Au sujet des moustiques ou des sauriens&#160;?
		</replique>
		<replique>
		Bien pire&#160;!
		A propos de tous ces indigènes, jeunes et beaux, qui jettent des sortilèges.
		Nous expérimentons un éloignement probatoire, avant le semestre scientifique que je passerai cet hiver dans un laboratoire de Boston.
		Grâce à lui.
		</replique>
		<replique>
		Décidément, quel généreux séducteur&#160;!
		</replique>
		<replique>
		Ni l'un ni l'autre...
		La réussite qu'il démontre professionnellement compense à peine l'ingratitude de son physique.
		Et son ardeur s'emploie principalement à verrouiller avec un autre professeur de Lyon toute la filière de la parasitologie.
		Méchant travers de la Province...
		</replique>
		<paragraphe>
		A la poste, le couple connecte son ordinateur portable à Internet pour échanger ses courriels, dont le rapport mensuel pour l'association.
		Carine appelle la France avec succès.
		Au restaurant, copieux déjeuner sans variation démesurée avec le quotidien.
		</paragraphe>
		</division>

		<division>
		<paragraphe>
		Avant de rentrer, détour par le chantier du nouveau dispensaire.
		Des briques, du sable, des brouettes, des fils tendus, les premiers pans de mur dressés.
		La paisible agitation des ouvriers.
		</paragraphe>
		<replique>
		Nous venons régulièrement jeter un œil, afin d'anticiper d'autres abominables surprises.
		</replique>
		<replique>
		Le plan est vaste.
		Quelle nouvelle fonction pourrait-on imaginer pour tous ces bâtiments&#160;?
		</replique>
		<replique>
		Les besoins ne manquent pas.
		Par exemple, je sais que l'<citation>association des femmes</citation>, avec laquelle je collabore à Sak, manque partout d'endroits décents pour se réunir.
		Il faudra seulement éviter que cet habitat tombe subrepticement dans le domaine privé.
		Et présenter habilement aux donateurs de l'association le changement d'orientation...
		</replique>
		</division>

		<division>
		<paragraphe>
		Les nuages s'amoncellent pendant le trajet.
		En fin d'après-midi Sak baigne dans un tourment obscur.
		Des rafales jaillissent et s'épuisent aussitôt.
		Moiteur, insectes fous, premiers éclairs, étranges lueurs diaphanes embrasant l'horizon.
		</paragraphe>
		<replique>
		Notre douche n'attendra pas la fin du dîner, prépare-toi.
		Pour le rinçage, je te conseille le dessous des gouttières.
		</replique>
		<paragraphe>
		Le crépitement de l'ondée sur les arbres s'approche, vague prégnante et obstinée, puis déferle soudain sur la tôle du toit en un vacarme étourdissant.
		Leurs affaires de toilette à la main, les trois locataires se précipitent au bas de l'escalier, abandonnent dans la pénombre leurs vêtements et se glissent sous le flot tiède.
		Bonheur de l'abondance, savoureux ruissellement, parfums enivrants de la terre, crépitement des étoiles, pureté, grâce d'exister.
		</paragraphe>
		</division>

	</contenu>
	</section>

	<section>
	<titre>14</titre>
	<contenu>

		<division>
		<paragraphe>
		Le plat se déguste dans l'assiette avec les doigts.
		Du poisson à la sauce noire.
		Un goût de vase, une abondance d'arêtes.
		Une spécialité de la Sanaga.
		</paragraphe>
		<paragraphe>
		Authentique déjeuner en famille, avec les fous-rires des frères et sœurs de Prosper, les acquiescements muets du père, l'affectueuse bienveillance de la mère, le service des plus jeunes.
		</paragraphe>
		<replique>
		Dépêche-toi l'enfant&#160;!
		</replique>
		</division>

		<division>
		<replique>
		Pensez-vous que nous pourrions rencontrer un sorcier&#160;?
		</replique>
		<replique>
		Attention&#160;!
		Si vous le fâchez, il vous jettera un sort.
		</replique>
		<replique>
		Comment&#160;?
		</replique>
		<replique>
		Il enfoncera une aiguille dans une écorce qui vous représente, et alors les fruits d'un arbre de votre jardin s'assècheront, ou vous resterez paralysés, debout éveillés dans votre maison.
		</replique>
		<replique>
		Longtemps&#160;?
		</replique>
		<replique>
		Pendant des jours.
		Jusqu'à ce qu'un autre sort vous délivre&#160;!
		</replique>
		<replique>
		Avez-vous déjà vu des personnes ainsi paralysées&#160;?
		</replique>
		<replique>
		C'est un peu rare, heureusement.
		</replique>
		<replique>
		Moi j'ai assisté à une séance de prédiction.
		Le sorcier demandait&#160;: <citation>que veux-tu savoir&#160;?</citation>.
		Un homme répondait&#160;: <citation>j'aimerais connaître le sexe de mon futur enfant.</citation>.
		Le sorcier amassait alors deux tas d'herbes, l'un symbolisant un garçon, l'autre une fille, puis il lâchait au milieu un cafard apeuré.
		La direction de la bête dévoilait l'avenir.
		</replique>
		</division>

		<division>
		<paragraphe>
		Fruits juteux, palabres à l'ombre, douces comme le repos.
		Le jardin s'incline jusqu'à un bosquet, une sente s'échappe vers le fleuve, Prosper invite ses amis à le suivre jusqu'à la berge.
		Couchées dans l'herbe, deux pirogues attendent leur promenade.
		</paragraphe>
		<replique>
		Allons seulement&#160;!
		</replique>
		<replique>
		Mon ami, tu es formidable&#160;!
		</replique>
		<replique>
		Toutefois, promettez-moi d'abandonner votre dessein de vous aventurer vers les hippopotames&#160;!
		</replique>
		</division>

		<division>
		<paragraphe>
		Les embarcations, évidées dans des troncs étroits, de la largeur d'un bassin humain à peine, sans le moindre artifice propice à les équilibrer, s'avèrent épouvantables à manœuvrer.
		Aussitôt qu'un rameur cesse de déployer un parfait talent de funambule, son équipage chavire.
		Se maintenir simplement à flot, sans même pagayer, relève de l'exploit.
		A force de pugnacité, après maints naufrages, la paire de navires s'élance enfin de l'eau calme de la rive vers la veine du courant.
		</paragraphe>
		<paragraphe>
		Reflets argentés, grondements et crissements de l'onde, remontée prudente vers une île, bonheur des sensations nouvelles.
		Amarrage, crapahutage vers des roches plates, opportunité de se défaire de ses vêtements pour les sécher, paresse récompensant l'exploit.
		</paragraphe>
		<replique>
		Pourquoi nous être douchés hier soir&#160;?
		</replique>
		</division>

		<division>
		<paragraphe>
		Les marins repartent vers l'aval.
		Glisse confortable au ras de l'eau, apparitions fugaces de nageoires.
		Longeant de trop près la berge, l'avant de la pirogue de Carine et Prosper se bloque dans des cailloux.
		Lorsqu'il tente de l'en dégager, le pied de Prosper dérape et s'emprisonne entre la pierre et le bois.
		Douleur, cri.
		Vains efforts pour se libérer.
		Cécile et Christophe débarquent précipitamment plus loin et accourent.
		Mais la force du courant mue en étau l'embarcation.
		Carine se met à l'eau pour en soulager le poids.
		Aussitôt happée par l'écume, elle peine à s'accrocher, blêmit.
		Christophe saute près d'elle, l'entraîne à la nage vers l'arrière.
		Sentant ses sandales se détacher, il se courbe, son pantalon se gonfle, glisse jusqu'à ses pieds et l'entrave.
		Panique...
		Il lutte de toutes ses forces pour se dépêtrer et amener la jeune-fille vers une prise au bord.
		Lorsqu'elle se tient enfin, il se love contre elle et l'aide à grimper.
		</paragraphe>
		<paragraphe>
		Cécile près de Prosper l'enjoint à la patience.
		Avec une rame elle essaye vainement de faire levier sur la coque.
		Christophe s'accroupit à ses côtés, Carine s'empare de l'amarre.
		Conjuguant leurs forces, ils ploient pour tenter d'ébranler la pirogue.
		Combat inégal.
		Mais elle finit par gémir, frissonner, reculer.
		Indicible soulagement&#160;!
		Prosper extrait son pied.
		Sa cheville saigne, sans fracture.
		Les quatre rescapés s'affalent sur la grève, épuisés.
		Comment ce drame les a-t-il frôlés de si près&#160;?
		</paragraphe>
		<paragraphe>
		Ultime mise à l'eau, avec moult précautions, pour rentrer.
		Dénombrement des écorchures et des frayeurs.
		Dénouement de l'aventure.
		</paragraphe>
		</division>

	</contenu>
	</section>

	<section>
	<titre>15</titre>
	<contenu>

		<division>
		<replique>
		<i>Méyéga bés.</i>
		Bienvenue.
		</replique>
		<paragraphe>
		Carine entame son discours avec son unique vocable de Bassa.
		Le prêtre traduira la suite.
		Auditoire dense,  chaleur emprisonnée, lumière s'affaissant par les fenêtres ouvertes, triste bâtisse.
		Dodelinements, silences, murmures, hébétudes, applaudissements pour finir.
		Prestation sanitaire effectuée.
		Le restant de la messe ne paraît pas soulever davantage d'émotion.
		Dommage, car les chants envolés de la paroisse protestante de Sak séduisaient l'âme.
		</paragraphe>
		<paragraphe>
		Sur le parvis terreux, galop des enfants, politesses auprès des fervents de la paroisse, invitation à déjeuner déclinée.
		L'oratrice accuse une sourde fatigue.
		</paragraphe>
		</division>

		<division>
		<paragraphe>
		Près du dispensaire, Chantal se précipite à la rencontre du pick-up.
		Son visage ruisselle de larmes, ses yeux pétillent, elle halète, s'exclame.
		</paragraphe>
		<replique>
		Aloïs est sauvé&#160;!
		Ils ont téléphoné.
		Ils resteront près de lui le temps qu'il reprenne des forces.
		Aloïs va revenir&#160;!
		</replique>
		<paragraphe>
		Cécile descend l'étreindre.
		Joie indicible partagée.
		Triomphe de la médecine des Blancs ou des implorations aux pieds du sorcier.
		Cette fois, sous les cieux farouches de l'Afrique, un enfant est sauf.
		Serment d'autres douleurs à venir.
		</paragraphe>
		<replique>
		Pas la peine de vous arrêter, tout va bien.
		Oh mon Dieu, Aloïs va revenir&#160;!
		</replique>
		</division>

		<division>
		<paragraphe>
		A la maison, Carine ne se sent aucun appétit, s'allonge.
		Sans doute son corps se désagrippe-t-il des tensions de la veille.
		Sur le balcon ses hôtes s'immergent dans leurs courriels.
		La femme de ménage monte effectuer la lessive hebdomadaire.
		Prosper leur rend une visite pour bavarder.
		</paragraphe>
		<replique>
		Etes-vous seuls&#160;?
		</replique>
		<replique>
		Ta promise est au lit.
		Contempler ta peau lustrée de rameur l'aura sans doute trop étourdie...
		</replique>
		<replique>
		Cessez donc&#160;!
		Tous mes congénères rêvent d'épingler une Blanche parmi leurs trophées, aussi abominable fut-elle.
		Alors, quand celle-ci fait tourner toutes les têtes... comment se contenir&#160;?
		</replique>
		<replique>
		Je suis déçue.
		Pourquoi ne porterais-tu pas plutôt tes attentions vers Chantal, qui t'adore&#160;?
		</replique>
		<replique>
		Devrais-je multiplier mes attaches à l'aube de quitter mon pays&#160;?
		Elle-même m'a conté cet adage du docteur Michel&#160;: <citation>à Munich, n'emporte pas ta bière</citation>...
		Lorsque je serai un musicien adulé, les femmes du monde entier m'adoreront.
		Elle serait dépitée.
		</replique>
		<paragraphe>
		A voix basse.
		</paragraphe>
		<replique>
		Lyon, est-ce loin de Louveciennes&#160;?
		</replique>
		</division>

		<division>
		<paragraphe>
		Visite, en fin d'après-midi, de Christophe au chevet de la malade.
		Il écarte la moustiquaire, s'assoit auprès d'elle.
		Dessous de dentelle, derme perlé de sueur, souffle précipité, lèvres entrouvertes.
		</paragraphe>
		<replique>
		Voudras-tu dîner avec nous&#160;?
		</replique>
		<replique>
		Non, je crois que je me priverai de chips à la banane.
		Ma tête éclate, je me sens lourde, nauséeuse, légèrement fiévreuse.
		</replique>
		<replique>
		Je ne te pense pas impaludée, mais je voudrais le vérifier avec un de tes kits.
		Pourrais-tu te piquer le doigt&#160;?
		</replique>
		<paragraphe>
		Elle secoue le menton, abandonne son bras.
		Il lui saisit le poignet, applique la lingette désinfectante, insère l'aiguille à l'extrémité de l'index.
		Une goutte s'enfle.
		Il la recueille, elle referme sa main sur la sienne.
		</paragraphe>
		<replique>
		Christophe, lorsque tu m'as aidée à regagner le rivage hier, ne m'as-tu pas gardée serrée un peu trop longtemps&#160;?
		</replique>
		<paragraphe>
		Il dégage sa main de l'étreinte, délicatement, dépose un trait écarlate sur la plaquette, range les éléments du kit, pose les yeux sur elle.
		</paragraphe>
		<replique>
		Méfions-nous des ambiguïtés.
		</replique>
		<paragraphe>
		Silence, étrange incendie dans l'âme, postures immobiles, reflets ardents vespéraux.
		Carine se blottit sur son flanc près de lui, glisse une paume entre ses genoux, abaisse ses paupières.
		Tintements suintant de la cuisine, vertige du précipice, irrépressible envie d'exprimer une parole, un geste, un souffle.
		</paragraphe>
		<replique>
		Palu négatif.
		Repose-toi.
		Du riz blanc t'attend si tu as faim.
		Nous te veillerons.
		</replique>
		<paragraphe>
		Il se redresse, quitte le voile du lit, referme la porte après lui.
		Dangereux égarements de la fièvre.
		</paragraphe>
		</division>

		<division>
		<replique>
		La demoiselle paraît la proie d'un de ces maux, sans extrême gravité, qui nous gardent alités plusieurs jours parfois.
		Pourras-tu demeurer avec elle demain matin&#160;?
		Je vous rejoindrai pour déjeuner.
		</replique>
		</division>

	</contenu>
	</section>

	<section>
	<titre>16</titre>
	<contenu>

		<division>
		<paragraphe>
		Ses rêves brassent effrois et dégoûts.
		Les murs dansent, son cœur se précipite, sa conscience chancelle, elle étouffe.
		Carine allume, sue, tremble, avale une nouvelle pilule pour tempérer sa fièvre.
		Nuit désespérément noire, lassitude, frissons, chaleurs, vertiges, carcan de soi-même.
		</paragraphe>
		<paragraphe>
		Odieuse pâleur de son front dans le miroir.
		Clarté du jour, insensible et pure.
		Debout contre la cuvette des toilettes, elle s'évertue à verser des brocs d'eau sale qui éclaboussent plus qu'ils ne rincent.
		Jonglage pénible avec les bidons pour se débarbouiller.
		Misérable sentiment de demeurer sale, à jamais.
		Ce matin, Carine se haïe, haïe ce pays, haïrait le monde entier si elle s'en sentait la force.
		Son lit, encore, sous les couvertures.
		</paragraphe>
		</division>

		<division>
		<paragraphe>
		Du dehors percent des cris d'enfants.
		Pour la première fois lui est donné d'entendre l'école.
		Comptines, cris, murmures, voix sanctifiante des maîtres.
		Affreuse tristesse.
		</paragraphe>
		<paragraphe>
		Midi.
		Oublier son entretien pénible d'hier avec Christophe.
		Manquer le déjeuner, simuler.
		Cécile, infirmière dévouée, la servira plus tard à la chambre.
		Piètre stratagème, succès.
		Dommage, elle aurait aimé le sentir près d'elle.
		</paragraphe>
		</division>

		<division>
		<paragraphe>
		Parfait silence, parfums, volutes de tiédeur.
		La malade recouvre un souffle.
		Elle feuillète un livre, esquisse un séjour sur le balcon, se délasse, s'effondre à nouveau.
		Douleurs confuses, sensation d'être vulnérable, insignifiante, abandonnée.
		</paragraphe>
		<paragraphe>
		Incendie du crépuscule, discours feutré de ses hôtes.
		Elle les épie.
		Parlent-ils d'elle&#160;?
		Haine ou amour&#160;?
		Phantasmes et bruits de la vie ordinaire.
		Le docteur pénètre dans sa chambre, s'enquiert de ses nouvelles.
		Conversation d'une insignifiante platitude.
		Non, elle ne soupera pas avec eux.
		</paragraphe>
		<replique>
		Bonne nuit.
		</replique>
		</division>

		<division>
		<paragraphe>
		Aube claire.
		Un continent s'éveille.
		Quel éventail de destinées&#160;? Sensations apaisées, envies.
		Aujourd'hui Carine affrontera le soleil.
		Ses ennemies n'exagèrent-elles pas, gorgées d'obscures jalousies, de susurrer <citation>petite pute</citation> dans son sillage&#160;?
		S'avérer vraiment adorable.
		</paragraphe>
		<paragraphe>
		Sous le balcon, le chant des classes, pupilles battant des mains et scandant.
		</paragraphe>
		<replique>
		Oui nous aimons, oui nous aimons, oui nous aimons Madame Ndeh&#160;!
		</replique>
		<paragraphe>
		Déjeuner convivial et après-midi de convalescence.
		Séance de nettoyage de microscopes.
		</paragraphe>
		</division>

	</contenu>
	</section>

	<section>
	<titre>17</titre>
	<contenu>

		<division>
		<paragraphe>
		Le bébé tourne autour de la dépouille de sa mère ensanglantée, pendue à la palissade.
		Il n'a pas cherché à s'enfuir lors des détonations.
		Sa patte est entravée d'un lien.
		Que deviendrait seul un petit singe&#160;?
		</paragraphe>
		<paragraphe>
		Plus loin sur la piste, à l'orée d'un alignement de maisonnées, un attroupement autour d'un vieillard.
		Salutations de l'honorable chef de village.
		Offre de le conduire.
		Deux femmes grimpent avec lui à l'arrière du pick-up.
		Maigre cour d'un roi antique.
		</paragraphe>
		</division>

		<division>
		<paragraphe>
		Honorant leur rendez-vous hebdomadaire du mercredi avec Ngambé, le trio des volontaires blancs déambule dans l'hôpital.
		</paragraphe>
		<paragraphe>
		Le vieux Sam se dresse, enchanté, brandit neuf fiches remplies pour l'enquête, pour la plupart incomplètes et inutilisables.
		Carine tente de mesurer poliment ce qui a pu entraver à ce point les résultats escomptés.
		</paragraphe>
		<replique>
		Je relèverai davantage de cas la semaine prochaine.
		Auriez-vous d'autres kits à me donner, ça me fera un plus&#160;?
		</replique>
		</division>

		<division>
		<paragraphe>
		Devant le bureau d'Armand une file de patients s'allonge contre le mur.
		A la vue de ses collègues étrangers, son allégresse s'anime.
		</paragraphe>
		<replique>
		Mes chers amis&#160;!
		</replique>
		<replique>
		Nous t'avons rapporté ton microscope, il fonctionne, nous allons le chercher dans la voiture.
		</replique>
		<paragraphe>
		Ses bienfaiteurs pour ce faire empruntent l'unique couloir qui contourne le bâtiment.
		Lorsqu'ils reviennent le bureau est vide, son occupant volatilisé.
		La coursive n'offre pourtant aucune issue, l'infirmier reconnaissant n'a pu que disparaître en sautant par-dessus la balustrade pour se terrer dans la verdure.
		</paragraphe>
		<replique>
		De toute évidence, n'attend-il pas de plus grand service de notre part que de le laisser vaquer à son commerce&#160;?
		</replique>
		</division>

		<division>
		<paragraphe>
		Carine dissimule mal son écœurement. Tristesse et lassitude.
		Cécile appelle Botbéa depuis le secrétariat.
		</paragraphe>
		<replique>
		Allô Martial, pourrais-tu s'il te plaît apporter tes fiches de l'enquête sur le paludisme cet après-midi lors de la formation&#160;?
		</replique>
		<paragraphe>
		Imperceptiblement son beau sourire se décolore, elle n'articule plus que des <citation>oui</citation> et <citation>non</citation> hachés.
		</paragraphe>
		<replique>
		Parfait, ajournons notre rendez-vous.
		Je vous suggèrerai une autre date.
		</replique>
		<paragraphe>
		Elle raccroche.
		Christophe l'interroge du regard.
		</paragraphe>
		<replique>
		Un problème avec l'enquête&#160;?
		</replique>
		<replique>
		Il a consigné trente-deux cas.
		</replique>
		<replique>
		Nous pouvons toujours compter sur Martial...
		</replique>
		<replique>
		Sauf que ses collègues l'ont contaminé au sujet des <citation>injustices</citation> des indemnités de transport.
		Selon lui, Tomel ne se déplacera pas, par <citation>solidarité</citation>.
		Cette question déjà frôlait la farce&#160;!
		Nous payons un ticket de bus aller-retour par personne, mais certains arrivent à trois sur une mobylette...
		J'exècre qu'on se moque de moi&#160;!
		Dans n'importe quel pays civilisé, il faut payer pour recevoir une formation&#160;!
		N'est-ce pas&#160;?
		</replique>
		<replique>
		Mes amies, devant cette baisse subite de moral, je sollicite que nous allions immédiatement engloutir notre pitance au village.
		</replique>
		<replique>
		Je n'ai aucun appétit&#160;!
		</replique>
		</division>

		<division>
		<paragraphe>
		Les piques des brochettes gisent dans les assiettes.
		</paragraphe>
		<replique>
		Souhaitez-vous que nous allions à Botbéa pour en rapporter les fiches&#160;?
		</replique>
		<replique>
		Je ne me sens guère encline à effectuer l'aller-retour.
		Je vous propose de regrouper les fiches de Martial avec celles qui seront complétées après mon départ et de me les apporter lors de votre prochain passage en France.
		</replique>
		<replique>
		Quels objectifs t'es-tu fixés&#160;?
		</replique>
		<replique>
		J'ai consigné une quarantaine de cas, que j'aimerais augmenter de moitié lors les deux jours qui me restent.
		Tout ce que produiront Sam, Martial, Jean-Louis et le personnel de Tomel, s'ils veulent bien collaborer, me <citation>fera un plus</citation>.
		</replique>
		<replique>
		Désires-tu décaler ta formation&#160;?
		</replique>
		<replique>
		Franchement&#160;?
		Je suggèrerais plutôt de confier le destin du Cameroun à des projets éducatifs et de revenir dans une génération nous émerveiller des progrès&#160;!
		Je vous admire.
		Où puisez-vous l'ardeur de vous mesurer à une telle gabegie&#160;?
		Je crierai à la victoire si je parviens à convaincre une seule maman de ne pas assener à son nouveau-né un dosage médicamenteux pour adulte...
		</replique>
		</division>

		<division>
		<paragraphe>
		En bord de piste, un ruisseau.
		Un sentier, des bosquets de lianes, des papillons, des insectes, la fraîcheur.
		Halte pour remplir les jerricans de la maison.
		</paragraphe>
		<replique>
		Méfie-toi, un serpent strié de vert dormait sur ces pierres.
		</replique>
		<replique>
		Pourquoi remplir ici&#160;?
		</replique>
		<replique>
		Les puits de villages ont été forés par une ONG allemande.
		Les frais de fonctionnement sont à la charge des habitants, afin de les responsabiliser.
		Sinon, la pompe est cadenassée.
		Comme à Sak près de chez nous, faute d'un accord entre les riverains.
		Nous faisons le plein ici au passage.
		</replique>
		</division>

		<division>
		<paragraphe>
		Pause pour les salutations à Song.
		</paragraphe>
		<replique>
		Nous sommes heureuses de vous voir rétablie docteur Carine&#160;!
		</replique>
		<replique>
		Cécile et Jean-Louis prévoient de rentrer dimanche avec Aloïs...
		</replique>
		<paragraphe>
		Bières à la nuit tombée sur le balcon, immuable rituel des chips à la banane.
		Entêtante clameur des cris des animaux, des bruissements dans les branches, des origines du monde.
		</paragraphe>
		</division>

	</contenu>
	</section>

	<section>
	<titre>18</titre>
	<contenu>

		<division>
		<paragraphe>
		La pharmacie attenante au dispensaire, close depuis une dizaine de jours en l'absence de l'infirmier-chef et de sa femme, contraint nombre de patients à quêter leurs médicaments <citation>au quartier</citation>.
		Guère dotée de cas pour son enquête, Carine se dévoue à sa croisade éducative.
		</paragraphe>
		<paragraphe>
		Chaque maman, présente ou future, lui offre l'opportunité d'élaborer ou d'affiner une stratégie.
		Mines apathiques, bouches béantes, réponses insensées sanctionnent ses échecs.
		La parabole, voie naturelle d'un pays de conteurs, porte ses premiers fruits.
		</paragraphe>
		<paragraphe>
		La jeune-fille fêtera bientôt ses quinze ans.
		Au-dessus de sa tempe droite brille un léger losange de peau décolorée.
		Un renflement sous son ample chemise blanche l'éloigne de l'enfance, séquelle de sa scolarité.
		</paragraphe>
		<replique>
		Si tu possèdes une chèvre et un éléphant dans ton jardin, leur donneras-tu la même quantité de nourriture&#160;?
		Quel animal mangera davantage&#160;?
		</replique>
		<paragraphe>
		Les amples gestes de la doctoresse plissent ses fossettes amusées.
		</paragraphe>
		<replique>
		Mais je n'ai pas d'éléphant dans mon jardin&#160;!
		</replique>
		</division>

		<division>
		<paragraphe>
		<citation>Se méfier des ambiguïtés.</citation>
		Par précaution Christophe œuvre dans son bureau, à distance.
		Chantal l'assiste dans ses soins.
		</paragraphe>
		<paragraphe>
		L'après-midi, un garçonnet écorché sur une ferraille se débat.
		Sa mère s'affole, ne le maintient plus, Carine entre pour le tenir.
		Promiscuité, corps collés, frôlements, tension, sueur, mèches de cheveux, silhouette de seins noirs nus sous la blouse, dents laiteuses, regard vert, sang, mains mêlées, soupirs, attouchements, envies.
		Difficulté de rompre.
		Vertiges d'amoureux.
		</paragraphe>
		</division>

		<division>
		<paragraphe>
		En fin de journée, retrouvailles coutumières sous le dais du bar.
		</paragraphe>
		<replique>
		Dis-moi Prosper, tu ne m'as même pas apporté de fleurs pendant ma convalescence&#160;?
		</replique>
		<replique>
		Je rentre seulement de Yaoundé où je me suis rendu trois jours pour m'inscrire à ma dernière année d'études.
		Les frais deviennent plus exorbitants à chaque fonctionnaire débusqué, au point que l'on terminerait dénudé.
		Comment l'écart ne se creuserait-il pas avec les fils de ministres, qui se contentent d'apeurer cette vermine&#160;?
		</replique>
		<replique>
		En France, la corruption ne se dessine généralement qu'à l'approche du sommet.
		Mais l'éducation se transmet tout aussi jalousement.
		</replique>
		<replique>
		Par chance j'étais gracieusement hébergé chez un cousin.
		Il loge dans un quartier mal famé de la capitale, mais la nuit son immeuble s'est empli de gloire&#160;!
		Le soir tombait en effet et nous nous frayions, pour aller dîner, un chemin parmi des dames de petite vertu lorsqu'une limousine noire se gare à notre porte.
		Un chauffeur en livrée descend, officie à la sortie de son maître, un homme replet dont j'ai d'abord imaginé que la dentelle de ses soyeux habits préfigurait les jeux pervers auxquels il montait se livrer.
		Mais comme chacun esquisse devant lui une courte révérence, intrigué je me rapproche et contemple la vignette trônant sur le pare-brise.
		Savez-vous ce qu'elle proclame&#160;?
		En cercle autour d'une sobre croix jaune sur fond mauve, le titre honorifique de <citation>Monseigneur l'évêque</citation>&#160;!
		</replique>
		<paragraphe>
		Cécile ouvre ses yeux incrédules.
		</paragraphe>
		<replique>
		A quel dessein rend-il une telle visite, qu'il prolongera jusqu'à l'aube&#160;?
		Mon cousin, au fait de la coutume, me laisse entendre qu'il ne répandra pas l'hostie dans la bouche de ses hôtesses...
		Ce qui, tout du moins, épargnera à de jeunes fidèles d'intimes abus.
		Mes amis&#160;!
		Comment grandir parmi de pareils édiles&#160;?
		</replique>
		<paragraphe>
		Les verres s'entrechoquent.
		</paragraphe>
		<replique>
		A la santé de notre monde&#160;!
		</replique>
		</division>

		<division>
		<paragraphe>
		Carine dévisage l'orateur.
		</paragraphe>
		<replique>
		Je me demande&#160;: puisque vous disposez de sorciers, pourquoi avec leurs sorts ne soignent-ils pas davantage votre beau pays&#160;?
		Voici une suggestion pour mon cadeau de départ&#160;: pourrais-je en rencontrer un afin de l'interroger&#160;?
		</replique>
		</division>

	</contenu>
	</section>

	<section>
	<titre>19</titre>
	<contenu>

		<division>
		<paragraphe>
		Cécile a arrangé une visite de l'école publique.
		De classe en classe, les élèves se figent, intimidés.
		Trois ou quatre par maigre bureau, ils partagent un crayon et une feuille, parfois une ardoise.
		Tableau noir, terre battue, cent-cinquante yeux par maître, respect d'apprendre, misérables frimousses avides de fierté.
		</paragraphe>
		</division>

		<division>
		<paragraphe>
		Dernières consultations au dispensaire.
		Carine devra se contenter de quarante-neuf fiches, avec buvard et lame.
		Qui saurait, de toute façon, énoncer encore les motifs de sa venue&#160;?
		</paragraphe>
		<paragraphe>
		Sonia, Fiona et Chantal lui tendent un paquet.
		A l'intérieur, plusieurs mètres d'un tissu rose, mauve, bordé d'une frise géométrique verte, jaune et bleu clair.
		Afin de <citation>se faire coudre une robe</citation>.
		Tendrement touchée, elle mesure le fossé qui sépare leurs univers.
		S'imaginent-elles qu'elle arpenterait Lyon drapée dans ces couleurs&#160;?
		A défaut, elle se promet d'habiller un jour de cet emblème les murs d'une chambre.
		Elles s'embrassent, leurs yeux humides.
		Puis chacun se précipite au-dehors pour une séance de photos.
		Chantal lui remet une enveloppe pour le docteur Michel.
		</paragraphe>
		<replique>
		Merci.
		</replique>
		<replique>
		Adieu.
		</replique>
		</division>

		<division>
		<paragraphe>
		Retrouvailles de Prosper au bar, marche bucolique vers un quartier à flanc de coteau, attente derrière des cases sous de larges arbres.
		Aucune magie dans ce lieu.
		A peine quelques cendres et déchets peinant à enflammer l'imagination.
		Prosper s'éclipse à plusieurs reprises puis revient prêcher la patience.
		</paragraphe>
		<replique>
		Il va venir&#160;!
		</replique>
		<paragraphe>
		Mais personne n'arrive.
		Après plus d'une heure, force est de se résigner&#160;: le sorcier n'honorera pas son rendez-vous.
		</paragraphe>
		<replique>
		Crois-tu qu'il a eu peur de nous&#160;?
		</replique>
		</division>

		<division>
		<paragraphe>
		La nuit.
		La flamme des lampes à pétrole, les mots, une complicité intime qui mourra bientôt.
		Une parenthèse de quinze jours, des âmes marquées.
		Rien ne s'efface.
		</paragraphe>
		<replique>
		Qu'est-ce qui vous manquera le plus une fois rentrés en France&#160;?
		</replique>
		<replique>
		Le sourire d'êtres chers.
		</replique>
		<replique>
		La promesse d'une terre infinie.
		</replique>
		</division>

		<division>
		<paragraphe>
		Préparatifs des bagages, sous le soleil radieux.
		</paragraphe>
		<replique>
		Je vous laisse le microscope et les rares médicaments que j'avais sauvés à la douane.
		</replique>
		</division>

		<division>
		<paragraphe>
		Route connue jusqu'à Douala, sans pause.
		Visite du marché artisanal, à seul dessein des touristes.
		Semblables échoppes, bibelots en bois et beaux masques subsahariens.
		Carine négocie des présents pour ses proches et pour elle un mortier en ébène, souvenir des épices pilées à la veillée.
		</paragraphe>
		</division>

		<division>
		<paragraphe>
		Le grand hôpital.
		Des allées, des pelouses, un dédale de bâtiments, les familles installées dehors en campements, des marchands.
		A l'étage, une chambre sombre et malodorante, cinq lits désordonnés, Florence et Jean-Louis assis au chevet d'Aloïs.
		Retrouvailles émues.
		L'enfant est guéri, pâle et frêle.
		Quinze jours pour vaincre la maladie, plusieurs sont morts autour de lui.
		</paragraphe>
		<paragraphe>
		Christophe dépose en sortant deux tubes au laboratoire.
		</paragraphe>
		<replique>
		Nous recevrons le résultat par courrier.
		J'ai malheureusement besoin de confirmer mon diagnostic.
		Fiona me semble atteinte du SIDA.
		Son bébé aussi probablement.
		</replique>
		</division>

		<division>
		<paragraphe>
		Dîner tôt au restaurant.
		Aéroport, incongruité du modernisme.
		Envol.
		</paragraphe>
		<paragraphe>
		La dernière photo de Carine, de toute l'équipe posant devant le dispensaire, apparaîtra entièrement floue.
		</paragraphe>
		<paragraphe>
		Trois semaines après le départ de leur visiteuse, Cécile et Christophe <citation>craqueront</citation> et rompront prématurément leur contrat.
		Leur coupe était trop pleine.
		</paragraphe>
		</division>

	</contenu>
	</section>

	<section>
	<titre>Epilogue</titre>
	<contenu>

		<division>
		<paragraphe>
		La teneur des applaudissements balaye toute incertitude&#160;: l'engagement des membres de l'association demeure tenace.
		Stéphane rejoint Jean-Michel derrière son pupitre.
		Lors du cocktail, tout parfum de regrets au sujet du Cameroun achèvera de dissiper.
		</paragraphe>
		<replique>
		Ta protégée s'est-elle déjà envolée pour Boston&#160;?
		</replique>
		<replique>
		Elle décolle lundi.
		Je compte sur toi pour magnifier notre fin de saison de ski, je vais bientôt raccourcir mes fins de semaines lyonnaises...
		</replique>
		<replique>
		Cette poudreuse sur les proches sommets nous promet l'extase&#160;!
		</replique>
		</division>

		<division>
		<paragraphe>
		Vaste appartement d'une amie, sur les berges de la Seine.
		Hier soir, Carine et Christophe ont échoué dans une chambre.
		Quelle part de leurs destins était-elle inéluctable&#160;?
		Quelle aurait été la prédiction du sorcier de Song&#160;?
		</paragraphe>
		<paragraphe>
		Lumière tiède et poussiéreuse recouvrant l'air.
		Senteurs patinées, peintures, vernis.
		Silence.
		Le vibreur d'un téléphone mobile.
		Silence.
		</paragraphe>
		<paragraphe>
		Que se dire&#160;?
		Des chemins si éloignés, impasse.
		Le désir, promptement éteint.
		Deux êtres seuls.
		</paragraphe>
		</division>

		<division>
		<paragraphe>
		Sur le mur près du lit, elle repose, les ailes repliées.
		Sa proie rentrera ce soir.
		A la bonne heure.
		Une jeune-fille, un nouveau-né de quatre mois en son flanc, une étrange marque en losange sur la tempe.
		Contamination certaine, mort potentielle dans les dix prochains jours.
		Les médecins blancs ont omis de marteler à la future maman le bon usage de la moustiquaire...
		</paragraphe>
		</division>

		<division>
		<paragraphe>
		Une poignée de Noirs replie prestement ses étales de camelote et s'évapore à l'approche des uniformes.
		Prosper lit une nouvelle fois l'heure à sa montre, en vain.
		Des proies au corps clair déambulent.
		Le soleil inonde chaque bassin du Trocadéro.
		</paragraphe>
		<paragraphe>
		Son ami ne viendra pas.
		Ce matin, une brigade a perquisitionné la planque allouée par les passeurs à Richard et ses compères.
		Sans n'avoir rien aperçu d'autre de la France que de sales pans de béton à travers des persiennes, ils seront docilement raccompagnés à leur frontière, en avion, aux frais de la République.
		Voyage aveugle.
		</paragraphe>
		<paragraphe>
		Le poète se redresse avec peine&#160;: <citation>allons seulement&#160;!</citation>
		</paragraphe>
		</division>

		<division>
		<paragraphe>
		Eclat des rires, préparatifs.
		Chantal dresse les <i>mezze</i> sur l'interminable nappe blanche.
		Des amis viendront pour le déjeuner.
		La jeune Noire servira, mangera les restes à l'office.
		Malheureusement, elle ne s'accoutume pas à la nourriture, trop riche, trop huilée, trop sucrée, ni à la froideur de ses maîtres, ni à son enfermement, ni à l'inouïe cruauté des enfants.
		</paragraphe>
		<paragraphe>
		Demain, la messe du dimanche.
		Rituel.
		Sous d'antiques crucifix, les lustres de l'or, la clameur de cantiques, elle mesurera sa place d'animal à l'écart de la communauté et toute la haine et l'aversion que soulève sa peau noire.
		</paragraphe>
		<paragraphe>
		Clore les paupières, espérer s'enfuir un jour, revenir plus riche en son village pour se marier.
		Vivre.
		</paragraphe>
		</division>

		<division>
		<paragraphe>
		De retour en sa demeure, Cécile enflamme dans l'âtre des brindilles.
		Elle attendra jusqu'au milieu de la semaine le retour de Christophe.
		Choyée seulement par les photos d'êtres aimés, vulnérable aux morsures du froid.
		Tenter de l'appeler une fois encore.
		Partager cette formidable conviction acquise, qu'il confirmera bientôt&#160;: un nouvel être s'abrite en son ventre.
		</paragraphe>
		<paragraphe>
		Promesse.
		</paragraphe>
		</division>

		<division>
		<paragraphe>
		Des coups, puis rien.
		Les martèlements au loin, saccadés, incertains, interminables.
		Les yeux hagards, la nuque douloureuse, le cœur meurtri, des enfants prostrés comptent tout le jour chaque clou planté, quêtant les éphémères trêves de la nuit.
		</paragraphe>
		<paragraphe>
		Des parents las, immobiles.
		Prières.
		Beaucoup, fantômes sur le trottoir insensible à leur malheur, troqueront demain leur or contre une niche pour habiller d'éternité la dépouille de leurs petits anges crépus.
		</paragraphe>
		<paragraphe>
		Devant l'hôpital de Douala, les menuisiers.
		</paragraphe>
		</division>

	</contenu>
	</section>

</contenu>
</livre>

